Les punks avaient raison ! Parfois…

 

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« This is a chord, this is another, this is a third. Now form a band. »1 (en français : Ceci est un accord, en voici un autre, et puis un troisième. Maintenant forme un groupe). Accompagné de l’esquisse de trois tablatures, cette maxime faisait en 1977 la première page du fanzine britannique Sideburns, et marquait à tout jamais l’idéologie punk. Pour le sociologue Fabien Hein, cette illustration « démystifie le processus de production culturelle en soulignant que, désormais, chacun est en capacité de passer à l’acte »2. Chez les punks, cette volonté de démocratiser les pratiques culturelles passe par trois notions clés : la capacitation, l’action, et le Do it Yourself.

L’emploi du terme « capacitation » (en anglais : empowerment) remonte au début du XXe siècle, où il fut utilisé par les femmes états-uniennes luttant pour la reconnaissance de leurs droits. En 1981, le psychologue Julian Rappaport l’interpréta comme « un processus, un mécanisme par lequel les personnes, les organisations et les communautés acquièrent le contrôle des événements qui les concernent. »3. Nous pouvons dès lors associer cette notion au « conatus » de Spinoza, pour qui « tout existant est un conatus, c’est-à-dire un effort pour persévérer dans l’être, un conatus d’auto affirmation »4. Être soi-même implique un effort, une quête, un désir, que les punks expriment à travers leurs actions. Chansons de deux minutes, fanzines photocopiés à la hâte, graffitis sur les murs, sont autant de moyens de passer outre les schémas de production classiques et d’affirmer leur puissance d’agir. Ils se sont emparés pour cela des principes du Do it Yourself (en français : « fais-le toi-même »), c’est à dire un ensemble de pratiques artisanales ne passant pas par les professionnels, afin de contourner les chaînes de production détenues par les industries culturelles. Nous allons voir comment ces trois principes peuvent nous permettre d’imaginer un renouvellement des pratiques artistiques contemporaines.

1 – Capacitation

Pour Spinoza, nous sommes des êtres de désir, c’est à dire qu’être, c’est désirer, et désirer, c’est être. Dans Être heureux avec Spinoza, le philosophe Balthasar Thomass nous propose un commentaire de sa pensée :

« Quand nous désirons, nous croyons vouloir autre chose que nous-mêmes, nous croyons devenir autres que ce que nous sommes. Mais Spinoza nous enseigne que désirer n’est pas autre chose qu’être soi-même, que vouloir être ce qu’on est déjà. Ce que nous désirons, c’est être nous-mêmes, pleinement et sans concession. (…) En réalité, nous ne désirons que ce qui nous permet d’être nous-mêmes, que ce qui réalise notre essence. Cette essence n’est elle-même rien d’autre que ce mouvement vers notre épanouissement, cette poussée vers le plein déploiement de nos potentialités. »5

La puissance de tout « étant » à persévérer dans cet effort pour déployer ses potentialités et augmenter sa puissance d’être est ce que Spinoza nomme « conatus ». C’est sans doute dans les termes de « conatus » ou de « capacitation » que nous pourrions qualifier ce qui se produisit chez la jeunesse occidentale des années soixante et soixante-dix. À cette époque, les changements sociaux, culturels, économiques et technologiques encouragèrent les jeunes à « revendiquer l’expansion du champ des possibles »6. En musique, cela se traduisit par un engouement pour les pratiques amateurs, qui donnèrent lieux à de nouveaux genres, comme le garage rock, ou son héritier direct : le punk rock. Ainsi, pour John Holmstrom, fondateur du magazine Punk, le punk rock était du « rock-n-roll créé par des personnes qui n’avaient pas énormément de compétences musicales, mais qui ressentaient le besoin de s’exprimer par la musique »7. Il se caractérisait – en tout cas dans ses débuts – par des arrangements musicaux assez rudimentaires, donc techniquement accessibles au plus grand nombre. En favorisant de cette manière l’implication des amateurs dans ce qu’ils aiment, le punk encouragea dès le départ les prises d’initiatives démocratiques. De fait, les punks voyaient en chaque individu un potentiel pouvant être associé avec d’autres, au sein de dispositifs coopératifs (à commencer par un groupe de musique). Ce type de pratique se déploya par la suite dans tout un ensemble de disciplines tels que le graphisme (ex : le collectif « Bazooka »), la mode (ex : le confrontation dressing, selon l’appellation de Vivienne Westwood) ou le journalisme (ex : le fanzine Profane Existence).

Aujourd’hui, la financiarisation de l’art en dénature la raison d’être. Au lieu de percevoir l’art comme une forme d’expression de nos existences, il est désormais répandu de le mettre au service de stratégies d’investissements (se mesurant en argent, en audimat ou en votes), ce qui modifie profondément l’expérience que nous pouvons en faire. Comme le signale l’écrivain Ladzi Galaï : « ce système, basé sur l’argent et la gloire peut mener certains à penser que s’ils ‘n’y arrivent pas’ (à atteindre le ‘sommet’ ou à être pris en charge par le show-biz), c’est qu’ils ne sont pas assez bons, ou qu’ils ont loupé le coche, ou qu’ils sont dépassés. »8. Mais il s’agit-là d’une idée fausse : la valeur d’un artiste n’est pas dépendante de sa rentabilité ou de sa représentation médiatique (il s’agit là d’une confusion entre corrélation et causalité), et chacun possède en lui le pouvoir de formuler une alternative à ce modèle de déception. Comme le dit le philosophe Paul Goodman : « Accomplir son propre miracle, cela revient en somme à oser reconnaître qu’on porte en soi une autre expérience que celle que dicte le Système, une expérience préexistante à la vie sociale organisée, un élan spontané, une fraîcheur naturelle, un rapport inné avec le monde – c’est à dire une âme enfantine »9.

2 – Action

Une des caractéristiques du punk est la volonté qu’ont ses acteurs d’agir par eux-mêmes, afin de peser directement sur les problèmes qu’ils rencontrent, sans passer par des intermédiaires (à la manière de l’action directe). Cela se manifeste à travers une urgence créative qui vise un maximum d’efficacité pour un minimum de moyens engagés. Il n’y a donc pas de formation, d’outils particuliers, ou d’investissement préalable pour devenir punk : il faut simplement « se jeter à l’eau », « apprendre sur le tas ». Les réalisations se font avec les moyens du bord, et souvent par tâtonnement expérimental. Deux supports, largement investis par les punks, peuvent illustrer ce mode opératoire : le disque 45-tours et le fanzine.

Pour le journaliste François Cano le 45-tours punk, « c’est deux minutes par face, bien assez pour cracher son message maintenant, car demain sera trop tard : telle est l’urgence du punk et sa fureur. »10. Tandis que certains s’emparent des instruments de musique sans se soucier de savoir jouer, comme Sid Vicious qui n’avait jamais touché à une basse avant d’intégrer les Sex Pistols, d’autres s’improvisent graphistes pour créer les pochettes, comme Jamie Reid ou Barney Bubble11. La nature virulente du mouvement punk s’exprime dans un style direct : les chansons ressemblent à des pamphlets hurlés dans le micro, sans recherche ornementale, tandis que le langage graphique prône la spontanéité (découpages et collages grossiers, lettrages manuscrits, photos balafrées, usage du fluo, détournements picturaux…). Enfin, pour contrôler davantage leur production, certains groupes décident de créer leurs propres maisons de disque : ce fut par exemple le cas du groupe Crass qui monta en 1979 le label Crass Records, suite à la censure de leur chanson « Asylum » par les ouvriers presseurs de leur label précédent.

Un esprit similaire anime les punks lorsqu’ils créent leurs fanzines. Un bon exemple est Sniffin’Glue, initié par Mark Perry en 1976, qu’un article de la British Library qualifie de « forme punk parfaite » :

« Il rapportait l’instant immédiat, au moment même où cela se produisait, d’un point de vue interne. Comme Perry utilisait des outils de la vie quotidienne à portée de main, Sniffin’Glue entra dans l’éthique du Do it Yourself qui faisait déjà grandement partie de la culture punk. Un déluge de fanzines punks suivirent avec le code graphique caractéristique du « coupé-collé », des textes dactylographiés ou tracés au feutre, des fautes d’orthographe et des ratures. La photocopie contribua aussi à l’aspect du fanzine punk en limitant l’expérimentation graphique à des tonalités noires et blanches ainsi qu’une imagerie basée sur le collage, l’agrandissement et la réduction. Sniffin’Glue démontra que chacun pouvait facilement, à moindre coût et rapidement, réaliser un fanzine »12

Que nous parlions de l’usage punk du disque 45-tours ou du fanzine, nous ne sommes pas loin des principes de l’« engagement-recherche » tel que le définissent les philosophes Miguel Benasayag et Angélique Del Rey. Dans leur ouvrage : De l’engagement dans une époque obscure, ils dressent un état des lieux de notre époque dominée par la croyance en « l’homme normal », un individu flexible et résilient, « qui n’est rien en soi mais peut tout devenir (du moment que c’est économiquement utile) »13, ce qui produit en réalité une grande impuissance. Pour eux, la sortie de ce paradigme ne tient pas à une autre croyance, à savoir celle de la réalisation d’un monde meilleur, mais dans l’acceptation de la complexité du monde tel qu’il est, et d’un développement de la puissance de connaître et d’agir fondé là-dessus. Dans cette approche, la connaissance ne précède pas l’agir : « Théorie et pratique sont eux dimensions qui interagissent, se potentialisent mutuellement, tout en gardant en permanence leur autonomie. »14. On observe dans les exemples précédemment cités le même genre d’idée : il s’agit dans les deux cas d’apprendre, rechercher et transmettre ce que l’on fait tout en le pratiquant soi-même. Nous nous situons donc bien loin des problématiques de l’art contemporain, qui relègue la fabrication de l’objet d’art au second plan, comme simple illustration du concept initial de l’artiste.

3 – Do it Yourself

Chez les punks, les principes du Do it Yourself s’appliquent à l’échelle de collectifs. Cependant, il ne s’agit pas de rassembler le plus de monde possible autour d’un projet, mais de proposer une méthode de travail reproductible, adaptable aux objectifs de chacun. Le Do it Yourself possède ici un rôle émancipateur et pédagogique. Un témoignage de Penny Rimbaud, du label Crass Records, précise cette intention :

« L’idée consistait à faciliter, ou plus précisément, à montrer aux gens comment faire des disques, depuis la production jusqu’à la conception graphique. Le processus global, c’était ça : on vous montre comment réaliser un single, puis à vous de jouer. Nous n’étions pas un label au sens strict du terme. Nous voulions juste aider les gens à créer quelque chose. »15

Nous pouvons le recouper avec celui de Dan Troll, co-rédacteur du fanzine Profane Existence :

« La définition de base d’un collectif est un groupe de personnes se rassemblant pour partager des ressources et des compétences afin d’accomplir une tâche commune. Cela peut être n’importe quoi, comme faire pousser des aliments, tenir une boutique, ou imprimer des T-shirts punk rock. Un collectif peut simplement être une personne, si c’est tout ce qui est requis pour accomplir une tâche. L’objet du collectif est d’accomplir des tâches et de se reproduire, plutôt que de gagner des membres. »16

C’est peut-être dans le Maker movement (en français : le mouvement des fabricants) que nous pourrions retrouver aujourd’hui ce genre de préoccupation. Cette pratique basée sur les principes du Do it Yourself associe certaines activités artisanales traditionnelles, comme le travail du bois ou du métal, avec l’ingénierie contemporaine, comme la robotique, la programmation informatique ou le web. Elle encourage le partage des savoirs et l’invention (à travers des ateliers de prototypage), et développe de nouvelles façon d’envisager et d’appliquer la technologie. D’ores et déjà les artistes se sont emparés de cette façon de créer, comme par exemple le collectif anglais Furtherfield, à l’initiative du terme Do it With Others (en français : « faites-le ensemble »)17. Pour Marc Garrett, co-fondateur de Furtherfield, il s’agit d’une extension du terme original de Do it yourself plus représentative des pratiques et des collaborations artistiques contemporaines, qui explorent le processus créatif à travers l’utilisation des réseaux numériques, d’une manière collective.

Notons ici que pour favoriser l’implication de membres dans le fonctionnement d’un réseau, il est judicieux de « limiter les freins à l’appropriation » du projet, comme le préconise Jean-Michel Cornu, directeur scientifique de la Fondation Internet Nouvelle Génération18. Nous pourrions invoquer un des principes de l’ingénierie : celui du Keep it simple and stupid (en français, mot à mot : « Garde ça simple, stupide », dans le sens de « Ne complique pas les choses »). Selon la notice Wikipedia19, il s’agit d’une ligne directrice de conception qui préconise de rechercher la simplicité et que toute complexité non nécessaire devrait être évitée. Les activités punks étaient claires pour tout le monde et faciles à mettre en place : monter un groupe de rock, réaliser un fanzine, fabriquer des vêtements. En est-il de même avec les pratiques artistiques collaborative émergent sur le web ?

4 – Pistes pour la recherche artistique participative

Nous avons vu que le punk peut être perçu comme une source d’inspiration pour renouveler les pratiques artistiques contemporaines. À partir de cela, cinq principes de travail pourraient nous orienter dans la définition d’une recherche artistique participative, et nous aider à avancer dans le projet Diane Curtis :

– Nous entendons par recherche artistique participative une méthodologie de travail en groupe, et non pas la constitution d’un nouveau mouvement artistique.

– C’est une forme de recherche appliquée : elle vise à accomplir des tâches et à réaliser un objectif pratique déterminé (comme un film, un livre ou une série de peintures).

– Elle doit favoriser le déploiement de la puissance d’être et d’agir de chaque intervenant. Il conviendra donc d’identifier quels sont leurs désirs et de baser les activités du projet là-dessus.

– Les activités artistiques se réaliseront par tâtonnement expérimental, c’est à dire sans établir de séparation ou de hiérarchisation entre théorie et pratique. Celui-ci dépendra du contexte (désir des intervenants, ressources disponibles, problèmes rencontrés) et devra être reformulé régulièrement, en fonction de l’évolution du projet.

– Le tâtonnement expérimental suivra les principes du Do it Yourself « façon punk ». Le projet devra donc être formulé de manière claire ; il utilisera les ressources disponibles au moment de sa création pour que le plus grand nombre de personnes puissent y accéder. Les échanges entre les différents intervenants permettront de faire circuler le savoir, dans une perspective pédagogique et émancipatrice.

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1 Cf : Sideburns, fanzine, 1977

2 Cf : Fabien Hein, Do it Yourself ! Autodétermination et culture punk, Le passager clandestin, 2012, p.21.

3 Cf : Bernard Vallerie, Développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités (empowerment) et pratiques sociales, Collectif pouvoir d’agir, 2011.

4 Cf : Simone Manon, « Le désir comme puissance d’être. Spinoza. », philolog.fr, 07/01/2008.

5 Cf : Balthasar Thomass, Être heureux avec Spinoza, Eyrolles, 2008, p.21-22.

6 Cf : Fabien Hein, Do it Yourself ! Autodétermination et culture punk, Le passager clandestin, 2012, p.45.

7 Cf : Malcolm McLaren, « Punk Celebrates 30 Years of Subversion », BBC News (bbc.com), 18/08/2006.

8 Cf : Ladzi Galaï, dans la postface de l’édition française de l’ouvrage de Craig O’Hara, La Philosophie du punk, histoire d’une révolte culturelle, Rytrut, 2003, 2004, p.211.

9 Cf : Bernard Vincent, Paul Goodman, critique de la société technologique et théoricien de l’utopie, Paris III, thèse de doctorat, 1978, p.267-268.

10 Cf : François Cano, « Et le punk recréa le disque… », L’Express (lexpress.fr), 22/12/2013.

11 CF : Steffan Chirazi, « Lemmy ‘n’ me, Motörhead’s King Is a Giant Among Men », The Stranger (thestranger.com), 15/05/2014.

12 Cf : Article « Punk Fanzine », présenté sur le site internet de la British Library (bl.uk).

13 Cf : Miguel Benasayag et Angélique Del Rey, De l’engagement dans une époque obscure, Le passager clandestin, 2011, quatrième de couverture.

14 Cf : ibid. P.104.

15 Cf : Fabien Hein, Do it Yourself ! Autodétermination et culture punk, Le passager clandestin, 2012, p.73.

16 Cf : Dan Troll, Profane Existence : Making Punk a Threat Again ! The Best Cuts, 1989 – 1993, Daniel Siskind, 1997, p.82.

17 Cf : Marc Garrett, « Diwo (Do-It-With-Others) : artistic co-creation as a decentralized method of peer empowerment in today’s multitude », Sead : White papers (seadnetwork.wordpress.com).

18 Cf : Jean-Michel Cornu, Internet – Tome 2 : Services et usages de demain, Les cahiers de l’Internet, Fondation Internet Nouvelle Génération, 2003, p.136.

19 Cf : notice Wikipédia du principe KISS.

 

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Texte : Lanval Monrouzeau

Illustration : This is a chord, this is another, this is a third. Now form a band. Illustration apparaissant dans le fanzine Sideburns de janvier 1977.

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