Quelques mots sur la recherche

 

Mad_scientist

 

L’objectif de ce site web est de poser les bases d’une recherche artistique participative. Cette méthode de travail invite toute personne intéressée à s’investir dans la recherche et l’expérimentation de solutions concrètes face aux problèmes créés par la financiarisation de l’art. Mais avant de poursuivre ce projet, j’aimerais revenir un instant sur l’association que j’entends entre création artistique et recherche.

En employant le terme de « recherche », je pense ici à la recherche scientifique. Ce rapprochement avec l’art n’a rien d’étonnant. Tout d’abord, comme le décrit le philosophe Yves Michaud1, l’art et la science, loin d’être hermétiques, se sont influencés tout au long de l’histoire. À la Renaissance, l’art lui-même était considéré comme une science de la représentation exacte, avec l’étude de la perspective. C’est la connaissance géométrique de la perspective qui a permis aux artistes du XVe siècle de peindre des vues en perspective. D’autres exemples pourraient appuyer ce propos : la loi du contraste simultané des couleurs du chimiste Michel-Eugène Chevreul, qui a influencé les impressionnistes ; l’OuLiPo (l’Ouvroir de littérature potentielle) dont les activités rassemblaient littérature et mathématiques ; ou plus récemment les sciences informatiques, qui ont permis l’émergence de l’art numérique ainsi que de nouvelles pratiques artistiques participatives, calquées sur celles que l’on trouve dans le web 2.02.

Ensuite, il serait intéressant de comparer les évolutions contemporaines du modèle socio-économique de l’art, avec les débuts des mathématiques. Comme l’explique le philosophe François Elie3, les mathématiques ont commencé par être propriétaires, avant que Hippase de Métaponte ne dévoile que tout le monde peut en produire. C’est cela qui a permis à chacun de copier, distribuer ou améliorer les théorèmes mathématiques. Sans cette liberté, Albert Einstein n’aurait par exemple pas pu bénéficier des outils mathématiques de Marcel Grossmann, nécessaires à la construction de la théorie de la relativité générale. Désormais, à l’aide des technologies contemporaines, rien ne nous empêche de retrouver le même type de fonctionnement dans l’art : il est par exemple possible de télécharger, remixer et distribuer une œuvre créée par quelqu’un d’autre sous licence Creative Commons.

Ce qu’il manque sans doute encore aux communautés créatives est une méthode de travail sur laquelle s’appuyer, permettant d’articuler les efforts de chacun autour de projets artistiques. Des solutions se trouvent du côté des scientifiques, qui savent s’organiser pour produire des connaissances et des façons d’agir sur le monde. C’est la fonction principale de la recherche fondamentale, de la recherche appliquée, de la recherche-action, et ce que désigne par ailleurs le concept d’engagement-recherche. Je les parcourrai dans cet article, en mettant l’accent sur les idées qui semblent essentielles à la création d’une recherche artistique participative.

I/ La recherche fondamentale et la recherche appliquée

A/ Définition

En science on parle souvent de recherche fondamentale, c’est à dire un ensemble de travaux expérimentaux ou théoriques entrepris en vue d’acquérir de nouvelles connaissances, sans envisager d’applications ou d’utilisations particulières. On lui oppose parfois – bien que cela soit discutable – la recherche appliquée, qui utilise le savoir scientifique existant afin de développer des applications pratiques. Ces deux façons de procéder ont chacune leurs avantages : la première est, par essence, un espace laissé à la curiosité et à la créativité qui élargit le champ de notre culture et engendre le progrès4 ; tandis que la seconde répond à des objectifs pragmatiques, parfois nécessaires à la vie humaine (comme par exemple la médecine).

B/ Rapports avec la recherche artistique participative

En général, la recherche artistique se situe entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée. Elle possède des phases pendant lesquelles l’artiste expérimente librement de nouvelles formes d’expression ou explore des thématiques afin de progresser dans son art, préciser son style ou bien son projet. Mais on pourrait également parler de mise en application lorsque l’artiste décide de donner une forme plus définie – ou codifiée – à son travail (comme par exemple un tableau, un livre ou un film).

La recherche artistique participative se situe également entre ces deux façons de procéder. À la manière de ce qu’on observe en science, elle vise à établir un dialogue entre ses différents praticiens. Ainsi, chaque œuvre créée en appelle une autre à venir, ce qui peut donner lieu à des œuvres collectives ou bien collaboratives.

II/ La recherche-action

A/ Définition

Il existe plusieurs définitions de la recherche-action, mais je retiendrai en particulier celle du sociologue Jean Dubost5. Pour lui, il s’agit d’une « action délibérée visant un changement dans le monde réel, engagée sur une échelle restreinte, englobée par un projet plus général et se soumettant à certaines disciplines pour obtenir des effets de connaissance ou de sens ». La recherche-action trouve son originalité à travers plusieurs aspects, dont les plus intéressants me semblent être les suivants6 :

  • Elle n’oppose pas théorie et action. Partant souvent d’un problème donné, elle vise une transformation de la réalité observée.
  • Le chercheur n’y fait pas autorité. Il est simplement l’animateur et le coordinateur du groupe concerné par le problème. Ce dernier ordonne les thèmes de discussion et propose de nouvelles pistes à explorer en terme d’action.
  • Elle se veut simple, rapide et accessible. Le processus de recherche-action, le plus simple possible, se déroule souvent sur un temps relativement court. Les membres du groupe concerné agissent en étroits collaborateurs et utilisent un langage accessible à tous.
  • Elle ne s’appuie pas sur un outil particulier. Dans ce domaine, l’outil n’est pas encore inventé et son ersatz n’arrête pas de glisser entre les mains.

B/ Rapports avec la recherche artistique participative

La recherche artistique participative s’inspire de la recherche-action tout en apportant sa propre originalité :

  • L’action est son moteur : il faut donc réfléchir tout en agissant.
  • L’artiste n’y fait pas autorité, mais il ne se situe pas non plus en retrait par rapport aux autres participants. Il est acteur – comme tous – d’un dialogue créatif.
  • Les interventions artistiques y sont simples et courtes (comme par exemple l’écriture de petites nouvelles, le croquis, la captation de sons, la lecture interprétative, le podcast).
  • Elle s’appuie sur les outils propres à chaque membre. Cela peut être n’importe quoi : un smartphone, un instrument de musique ou bien un simple crayon.

III/ L’engagement-recherche

A/ Définition

Dans leur livre De l’engagement dans une époque obscure,7 les philosophes Miguel Benasayag et Angélique Del Rey font la critique de l’engagement-transcendance, c’est à dire un mode d’engagement qui chercherait à appliquer des solutions toutes faites à une situation réelle complexe. L’engagement-recherche qu’ils défendent contient les caractéristiques suivantes :

  • Il se fonde sur l’acceptation du monde tel qu’il est. Son origine, son développement, son aboutissement et sa raison d’être viennent d’une situation locale donnée, sans volonté d’y appliquer un programme préfabriqué.
  • Le projet se réalise en même temps qu’il se définit. Il se dessine en même temps que se construit le mouvement effectif qui le porte, et ne prévoit pas les résultats de l’action.
  • Ses voies sont contradictoires et conflictuelles. Les conflits, n’y sont pas conçus comme des moments de négativité à dépasser mais comme des processus permanents, sans bonne solution définitive.
  • Ses acteurs ne se situent pas d’emblée et pour toujours dans un rôle invariant. Ils se forment et se composent, s’agencent et se dispersent en suivant la logique interne de la situation.

B/ Rapports avec la recherche artistique participative

La recherche artistique participative est une méthode de travail au service de l’engagement artistique. Elle suit les principes de l’engagement-recherche :

  • Elle part toujours d’une situation réelle complexe et dépend de celle-ci.
  • Le dialogue qui s’y opère peut mener à des objets artistiques imprévisibles.
  • Elle ne s’intéresse pas à l’avènement d’un monde idéal, et se fonde uniquement sur ce qui fonctionne dans une situation donnée.
  • Ses acteurs n’ont pas de rôles définis. Chacun fait ce qu’il veut du moment que cela part d’un désir personnel.

IV/ Conclusion

En quelques mots, nous pouvons dire que cette excursion dans la recherche scientifique nous permet d’envisager les bases méthodologiques d’une recherche artistique participative. L’adaptation aux réalités locales, l’importance du dialogue et la mise en place d’actions concrètes sont autant d’aspects qui la fondent. Reste à savoir si ce projet peut trouver un terrain d’expression juridique et économique. Ce sera là un autre défi à relever pour Diane Curtis.

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1 Cf : Yves Michaud, Art et science, Université de tous les savoirs au lycées, film, 47 min, 2009.

2 On pourrait citer comme exemple ici les sites hitrecord.com, deviantart.com ou cfsl.net.

3 Cf : François Elie, « L’économie du logiciel libre », séminaire du Quartier de la création de Nantes, séance du 3 février 2012.

4 Cf : René Bimbot et Isabelle Martelly, « La recherche fondamentale, source de tout progrès », La revue pour l’histoire du CNRS [En ligne], 24 | 2009, mis en ligne le 05 octobre 2011, consulté le 26 août 2014. URL : http://histoire-cnrs.revues.org/9141

5 Cf : Jean Dubost, L’intervention psychosociologique, Paris, PUF, 1987.

6 Cf : René Barbier, La recherche-action, Paris, Economica, 1996.

7 Cf : Miguel Benasayag et Angélique Del Rey, De l’engagement dans une époque obscure, Le passager clandestin, 2011.

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Texte : Lanval Monrouzeau

Illustration : Auteur inconnu, Mad  scientist, date inconnue

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