Le théâtre populaire, un art participatif

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Diane Curtis bénéficie des facilités offertes par les technologies numériques pour envisager différemment la façon dont les artistes participent à la création d’une oeuvre commune. Mais cette idée de “participation” n’est pas nouvelle et cet article va survoler la façon dont ce concept a été envisagé dans les années soixante et soixante-dix à travers deux exemples issus du théâtre populaire.

Pour rappel, le théâtre naît en Grèce, pendant l’époque archaïque (comprise entre le VIIIe siècle av. J.-C. et 480 av. J.-C). C’est une évolution du Dithyrambe : un hymne religieux extrêmement populaire,1 chanté et dansé lors des fêtes en l’honneur de Dionysos, dieu du vin, des arts et de la fête.2 L’essayiste Paul de Saint-Victor nous le décrit comme : “ l’ode en état d’ivresse, le chant de vertige exhalé des outres crevées de Bacchus, la voix sortie du vin bouillonnant dans les veines et l’esprit de l’homme”3. Pendant les hymnes dithyrambiques, les officiants de Dionysos s’enivrent, exécutent des danses, chantent au son des cymbales et des tambours ou bien se lancent dans des improvisations poétiques.4 Progressivement, ce rituel festif se transforme en pratique artistique codifiée : c’est le début du théâtre grec, puis du théâtre tel que nous le connaissons aujourd’hui.

Dans les années 1960, l’une des figures majeures du théâtre brésilien, Augusto Boal, étudie avec émerveillement les origines dithyrambiques de son art. Selon lui, cette époque est synonyme d’une grande liberté pour le peuple, que le théâtre a perdu au cours des siècles. Il refuse le rôle qu’attribue Aristote à la tragédie, à savoir une purification des passions du public opérée avec les moyens de la représentation artistique. Selon lui, la purification et la correction des spectateurs, réalisée à travers cette catharsis, n’a pour objectif que de freiner l’individu, de l’adapter à ce qui lui préexiste afin de le maintenir oppressé par les classes dominantes. Il propose à la place une poétique de l’opprimé, dont le but est de transformer le peuple “spectateur”, être passif du phénomène théâtral qui délègue son pouvoir aux personnages pour qu’ils agissent à sa place, en sujet, capable d’agir non seulement sur l’action dramatique, mais plus largement, au coeur d’un vaste projet révolutionnaire.5

À la même époque, Peter Brook écrit L’Espace Vide (1968), un ouvrage qui lui permet de catégoriser les différents types de théâtre qu’il observe. L’une d’entre elles est le “théâtre brut”, une forme de théâtre populaire qui se produit de manière spontanée, avec les moyens du bord et auprès d’un public qui interagit avec les comédiens. Or, ce qui caractérise ce type de théâtre, selon Brook, c’est l’absence de style. Quelques fragments de son livre nous permettent de saisir cette idée : “Dans le luxe du théâtre de style, tout peut être homogène ; dans le théâtre brut, on tape sur un seau pour évoquer une bataille, on se sert de farine pour rendre la pâleur d’un visage effrayé. (…) Le théâtre populaire, libéré de l’unité du style, parle en fait un langage très sophistiqué et stylisé : un public populaire n’a en général, aucune difficulté à accepter les incohérences d’accent et de costume, ou à passer ex abrupto du mime au dialogue, ou du réalisme à la suggestion. Il suit le fil de l’histoire sans se rendre compte qu’on est en train de violer une série de conventions.”6 Au dernier chapitre, Peter Brook relève un autre avantage à cette absence de style. Sans cette contrainte, les artistes obtiennent une souplesse d’action nécessaire à la conquête d’une vérité artistique en perpétuelle transformation. Cette dernière idée participe au fondement théorique de son théâtre idéal : le théâtre immédiat.

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1 Cf : Dionysos et le théâtre, Archives du site du Réseau de création et d’accompagnement pédagogique [en ligne], Ministère de l’Éducation Nationale, de l’Enseignement supérieur et de la recherche, [consulté le 08 décembre 2016]. Disponible sur : https://www.cndp.fr/archive-musagora/dionysos/dionysosfr/theatre.htm

2 Cf : Théâtre grec antique, In Wikipédia, l’encyclopédie libre [en ligne], Fondation Wikimedia, 2003- [consulté le 08 décembre 2016]. Disponible sur https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9%C3%A2tre_grec_antique

3 Cf : Paul de Saint-Victor, Les deux masques. Première série. I, Les antiques. Eschyle : tragédie-comédie, 1880.

4 Cf : Marie-Claude Hubert, Le théâtre, Éditions Milan, collection Les Essentiels Milan, 2011.

5 Cf : Augusto Boal, Théâtre de l’opprimé, François Maspero, Paris, 1977 (version originale : Ediciones de la Flor, Buenos Aires, 1975).

6 Cf : Peter Brook, L’espace Vide, écrits sur le théâtre, Éditions du Seuil, Paris, 1977, p.95 (version originale : Mac Gibbon and Kee Ltd, Londres, 1968).

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Texte : Lanval Monrouzeau

Photographie : Photographymontreal, Greek God Dionysus (le dieu grec Dionysos), 2015, domaine public.

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