L’employé

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C’était un soir du mois de mai, je venais tout juste de finir de nettoyer la machine à expresso et j’observais le hall du centre commercial. Un petit groupe s’était formé autour d’un concours organisé par une station de radio. On avait enchaîné huit personnes à une valise pleine de fric et celle qui tiendrait le plus longtemps comme ça repartirait avec. Un animateur les interrogeait sur ce qu’ils feraient avec les 10 000 dollars qu’elle était censée contenir. Les réponses se suivaient les unes après les autres : rembourser un crédit, payer des études à ses gosses, s’offrir un nouveau lifting…

À vrai dire, cela représentait une sacrée somme, plus que moi ou la plupart des autres baristas gagnions en une année de travail. Ils se trouvaient là, enchaînés à leur valise, tandis que nous étions enchaînés à nos machines à café. Je réfléchissais à l’ironie de cette situation lorsque quelque chose tomba d’une balustrade, en haut du bâtiment. On aurait dit un de ces mannequins qu’on utilise dans les boutiques de mode. Sa tête percuta une rampe d’escalier, puis le corps inerte finit par s’écraser au sol dans un fracas terrible. Tout le monde se mit à hurler.

Je sortis du café pour tenter d’y comprendre quelque chose. Une jeune femme se tenait recroquevillée par terre, au milieu d’une grande flaque de sang. Son visage me semblait familier, c’était une employée d’un magasin de cosmétique que j’avais déjà servie. Chez Starbucks, nous notions le prénom des clients sur les gobelets qu’ils utilisaient, et je me souvenais avoir lu « Diane » sur le sien. Quel drame ! Le sang atteignit rapidement les pieds des participants au jeu. Ils beuglaient et s’agitaient dans tous les sens, mais leurs chaînes les empêchaient de fuir. La scène prenait une allure grotesque. Après quelques minutes, des ambulanciers déboulèrent avec un brancard, et emportèrent Diane loin de tout ça.

Une équipe de nettoyage ne tarda pas à arriver et commença à saupoudrer de la lessive partout. Il fallait astiquer le centre commercial, le rendre présentable pour les affaires. J’appris par la suite qu’il s’agissait d’un suicide, le cinquième depuis que j’avais commencé ce job. Si vous aviez fait partie des millions de gens qui déambulaient ici chaque jour, vous ne vous en seriez jamais douté. Vous n’auriez pas vu cet endroit comme un lieu de mort. Nous étions tous payés un salaire de misère pour le faire reluire et vous sourire d’un air rassurant. Mais nos articulations vieillissantes et nos angoisses nous poussaient chaque jour un peu plus vers nos tombes, tandis que dans les vitrines le flux de marchandises était sans cesse renouvelé. Nous finissions tous par mourir, le centre commercial, lui, était éternel.

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Texte : Lanval Monrouzeau, Le barista, 2013 (librement inspiré du discours de la présentation d’Erik Foreman lors de la « Rencontre avec un camarade des IWW Starbucks » du samedi 6 octobre 2012)

Voix : Guilhaine Chambon, mai 2016

Photographie :  Faramarz Hashemi, Crowded Mall, 19 juillet 2005 (CC BY 2.0)


 

Un jour, je deviendrai l’employé du mois. Je me lèverai chaque matin à 6h30 pour me raser de près et prendre le temps d’associer ma cravate avec mon complet gris. Je prendrai le métro comme tout le monde, en lisant les nouvelles du jour sur 20 minutes. Au fil des articles, je me demanderai si je ne deviendrai pas végétarien le temps d’un repas et rêverai d’une Rolex avant quarante ans. La première chose que je ferai en arrivant au bureau sera de boire un grand café noir à la machine. Son goût totalement neutre me rappellera à quel point le goût d’une vie sans surprises est bon. Je croiserai mon collègue d’en face et d’un air sincère, je lui lancerai un : “Tas vu la météo aujourd’hui ? Surprenant n’est-ce pas ?”. Devant les tableaux Powerpoint de mon ordinateur, je redoublerai de zèle pour optimiser la classification des informations en choisissant une taille de police et un dégradé de bleu adaptés. Mon responsable passera peut-être derrière moi et m’enverra une grande tape dans le dos en me disant : “Bon travail Kurt !”. Je mettrai discrètement mon profil Facebook à jour pour le changer en “I love my company !”. À 11h45,  j’aurai pour ainsi dire terminé ma journée et peut-être même pris de l’avance pour les jours suivants. À 12h45 j’irai déjeuner en même temps que mes collègues. Je choisirai du poisson pané et de la purée au self service avant de les rejoindre à leur table habituelle. Je les écouterai attentivement lorsqu’ils me parleront des derniers transferts du PSG et des avantages fiscaux de la loi Pinel. L’après-midi, je passerai quelques coups de fils aux sous-traitants pour leur faire comprendre, d’un ton calme mais affirmé, que les commandes doivent êtres livrées avant la fin de la semaine. Je relancerai – en riant à gorge déployée  – la boule de papier que mes collègues s’envoient par-dessus les demi-cloisons de l’open space. A 18h00 ce sera l’heure de partir, mais comme d’habitude je resterai une demi-heure de plus pour montrer à mon patron à quel point je suis dévoué à son entreprise. Une heure de transport plus tard, je retrouverai ma femme et mes enfants et pourrai leur raconter dans les détails cette merveilleuse journée.

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Texte : Lanval Monrouzeau, L’employé du mois, juillet 2017

Skills

capitalisme, précarité