La ménagère

P1050995

 

IMG_2181

 

 

Aujourd’hui, je me suis levée à cinq heures. J’ai fait passer mon mug avec un sachet de thé au micro-onde pour rendre l’eau tiède, et je me suis fait couler un bain. J’ai pris mon bain et me suis lavée avec du savon. Je me suis habillée en gris et en noir car j’aime la discrétion. Comme il fait froid dehors, un bonnet noir sur les oreilles et un parapluie cassé (il faudrait que j’en rachète un autre) dans mon sac à main. J’ai bu mon thé et je l’ai accompagné d’un toast qui ressemblait à du plastique, mais que j’ai quand même fait griller, tartiné de beurre gros et gras de couleur blanche. Ensuite je suis partie au travail. 

Dans ma ville, à Mortville, il n’y a presque personne. Surtout le matin aux aurores, mais c’est aussi le cas l’après-midi, le soir et la nuit. L’aurore est très moche dans nos contrées. On l’associe souvent à un phénomène qui est beau, et macule le ciel de couleurs provisoires, roses et or, mais je crois que c’est une erreur. L’aube est très vilaine et couvre les bâtiments d’une espèce de désespoir. Le ciel y est souvent grisâtre et les lueurs roses apparaissent comme des sortes de fausses-joies, qui dès le départ promettent un jour plus morne que la nuit. Heureusement, ma petite maison me réconforte. Elle est un endroit bien chaud et rassurant. C’est un petit préfabriqué gris sur un étage, avec un faux toit aussi fait en préfabriqué, qui est exactement identique à toutes les maisons de mon quartier, qui sont très bien alignées en face de la zone industrielle. Je trouve cela très rassurant. J’aime bien être comme tout le monde. J’ai fermé la porte d’entrée et traversé le jardinet qui fait trois mètres carrés, mais j’ai senti le froid tout de suite me traverser les mains. Par chance, il n’y a pas beaucoup de trajet entre la maison et la boutique de lampadaires où je travaille du mardi au dimanche. Il me suffit de prendre le boulevard de Vichy qui mène au bord de la zone résidentielle puis de traverser les clous, tourner à droite sur l’avenue Charles de Gaulle et j’y suis. La boutique où je travaille s’appelle Lampe Adhère. Au départ, mon employeur, qui est aussi celui qui l’a fondée et que je respecte beaucoup, l’avait appelée Lampes pas chères, mais il s’est rétracté pour un titre plus original.

Il n’y avait pas beaucoup de clients ce matin. J’ai croisé une dame au bonnet rouge mais elle n’a rien consommé. Ensuite j’ai vu un jeune couple qui venait d’emménager à Mortville et qui désirait se procurer une lampe pour leur propre maison. Je les ai conseillés. J’en ai proposé une verte car le vert est une couleur jolie pour un jeune foyer avec des enfants. Ils ont répliqué qu’ils avaient une fillette, alors je les ai redirigés vers une belle pièce en carton et polyester qui avait un abat-jour rose bonbon. La femme a incliné la tête mais l’homme a fait la moue. Il trouvait l’article trop cher car c’est la crise. Ils sont partis sans mot dire.

A treize heures j’avais fini mon service. Je suis allée chercher les enfants à l’école. Jean-Marc est un bon mari mais il ne s’en occupe pas. Lui, il travaille comme notaire, ce qui est une profession très respectable, il gère des mamies qui sont mortes et dont les progénitures se battent sur l’héritage. Le reste du temps, il s’occupe de notre voiture, qui est une affaire très importante. Il cherche souvent de nouveaux modèles plus modernes sur Internet, qui est une vraie plaie pour les enfants. Il aime bien les accessoires en option et m’a expliqué qu’aujourd’hui il y a des conduites automatiques. On ne sait pas où s’arrête le progrès. Tout cela me semble très abstrait. J’ai fait déjeuner les enfants avec de la purée au jambon à la maison. Il faisait froid dehors et moche. Il y avait un si grand brouillard et si peu de gens qu’ils n’avaient pas du tout envie de retourner à l’école. Mais je leur ai dit que c’était important, pour leur instruction.

L’après-midi, à quatorze heures trente, je suis allée faire les courses. L’Intermarché se trouve à deux pas de la maison, de l’autre côté de l’avenue Charles de Gaulle par rapport à Lampe Adhère, ce qui est très pratique. Il se trouve au centre d’un très grand parking, avec au moins cent voitures garées, ce qui nous permet d’avoir la vie plus facile, car le samedi, lorsqu’on doit faire les grosses courses, Jean-Marc m’y accompagne en voiture, avec souvent Marie et Kévin qui se greffent à notre équipe, car ça les amuse beaucoup de naviguer entre les rayons. L’Intermarché est très grand et on y trouve tout, le seul inconvénient est que c’est assez fatiguant. J’ai acheté un lot de trois plats surgelés qui étaient en promotion, un grand bloc de glace jaune car les enfants aiment beaucoup ça, de la salade et des gnocchis, du sel et de l’huile car il y en avait besoin, une crème après-rasage pour faire plaisir à Jean-Marc. J’ai acheté divers produits ménagers. Au rayon « Votre beauté à prix sourire », je me suis fait un petit cadeau au moyen d’élastiques marron pour mes cheveux. Au rayon « Votre culture à prix loisir », je me suis acheté un lot de dix stylos à bille car il m’arrive d’écrire. La caissière était dans ses calculs et ne m’a pas souri. J’avais un peu traîné, cet après-midi, car je m’ennuie. Je suis restée deux heures et quart à l’Intermarché. Cela passe le temps. Quand je suis sortie de ce commerce, il faisait encore plus moche que juste avant.

Il était presque dix-sept heures. C’est le moment de la journée, en général, où j’ai un coup de blues. Toute l’adrénaline de la journée retombe. Sur le parking devant l’Intermarché, j’ai vu des silhouettes qui passaient, le visage camouflé derrière leurs écharpes et manteaux, qui ne me regardaient pas. Au début, quand je venais d’emménager à Mortville, j’essayais de capter leur regard, mais à chaque fois ils fuyaient, ils détournaient, si bien que j’ai fini par faire comme eux et ne regarder personne. Les hommes qui vivent ici sont des zones et des ombres plutôt que des hommes. Ils sont pris dans leur quotidien, comme moi, et le quotidien est toujours difficile. Surtout l’hiver. Avec mes sacs de courses dans mes mains gelées, j’ai avancé sur le parking de l’Intermarché et remarqué qu’il y avait des travaux. Je me suis dit que ce n’était pas grave. Il y avait des plots orange marquant le territoire et des ouvriers dont certains étaient Noirs. Depuis que je le connais, l’Intermarché est toujours en travaux. Car les choses se détruisent rapidement et il faut les arranger. Sur le pilier d’un réverbère, j’ai vu une affiche pour le spectacle « Las Vegas ». C’est un spectacle de cirque qui va se produire à la fin du mois dans le centre culturel Jean Legendre, qui se trouve à dix minutes en bus de la maison. J’aimerais bien y aller. J’aime bien la culture. Je pense que ça plairait aux enfants. L’idéal, ce serait que Jean-Marc nous y conduise en voiture. L’affiche présentait un clown très joyeux avec pour décor de grands hôtels argentés et un ciel tout bleu, ça m’a fait un peu rêver.

Ensuite je suis rentrée à la maison. Pendant une heure j’ai fait de la couture. A dix-huit heures je suis allée chercher les enfants à l’école. Ils n’étaient pas très contents de leur journée. Kévin avait eu une mauvaise note. Je l’ai grondé. Marie allait mieux, car les jours précédents elle avait été malade. Je me suis occupée d’eux pendant une demi-heure, et j’ai donné des médicaments à la petite. Nota bene : il faudra que j’aille en acheter de nouveaux à la Pharmacie de l’Angle. Je ferai ça demain.

Après ces événements, je me suis mise aux fourneaux. J’ai préparé un hachis Parmentier pour tout le monde, qui était prêt pile poil à dix-neuf heures trente, quand Jean-Marc rentre du travail. Quand il est rentré, il m’a raconté sa journée, il avait eu un couple de clients qui se demandait ce qui était le plus avantageux comme type de contrat pour tirer bénéfice du décès de leur Tatie. Jean-Marc m’a dit que cette affaire était compliquée et lui a posé beaucoup de soucis. Il avait besoin de se détendre et je lui ai dit « oui, d’accord », quand il m’a dit que ce soir il avait envie de prendre la télé pour lui afin de regarder le match. On ne se dispute pas beaucoup car je suis quelqu’un de très effacée. Je suis arrangeante et quand quelque chose va mal je fais en sorte que ça aille mieux. Je lui ai proposé qu’en échange il nous amène en voiture au spectacle Las Vegas à la fin du mois. Car déjà ça me donnait un peu d’espoir. Il y aurait du rire, des larmes et beaucoup de joie, je me disais que le clown serait drôle car ils sont souvent bien faits à Mortville. Ce serait un beau moment de famille et je m’en réjouissais d’avance. En attendant, pour passer le temps du soir, j’ai fait la vaisselle et lancé une machine pour les chaussettes de Kévin qui étaient pleines de crottes de chien.

Ma vie est toujours ainsi. J’ai dormi sans rêver. Je sais que je ne suis pas grand-chose, que personne n’est grand-chose. A Mortville, on se connaît tous et personne ne s’aime. On se connaît de vue, comme des zonards qui partagent le même terrain de jeu et ne se rencontrent pas. Notre ville est à l’abandon et le maire a promis de faire quelque chose. Il veut renforcer les infrastructures et créer une vie étudiante au moyen de bâtiments technologiques. Ce sera sans doute bien. J’espère avoir le temps de voir le résultat avant de mourir. Le docteur Schmutz m’a dit que je ferai de vieux os. Je suis en bonne santé et pas encore vieille. J’ai quarante-cinq ans, comme tout le monde ici. J’ai toute la vie devant moi. Je sais qu’il y a beaucoup de choses à faire encore avant le dernier soupir. Il faut que je sorte les poubelles demain matin car c’est le jour des éboueurs. J’aimerais aussi devenir quelqu’un et qu’on me connaisse. Peut-être que Lampe Adhère fera fortune et que grâce à mon employeur, qui est plein de gratitude, je recevrai une promotion. J’aurai de l’argent, je pourrai aller plusieurs fois par mois à l’espace Jean Legendre voir des spectacles culturels, côtoyer le maire et les avocats, boire un peu de vin comme les VIP. En attendant, il est vrai que je ne suis pas grand-chose. Rien n’adviendra demain. Je me sens fragile et sans défense. Peut-être qu’un jour, l’une des silhouettes étranges qui peuplent Mortville, la face froide et barricadée sous des écharpes noires, se lèvera de sa torpeur et m’attaquera comme un zombie avec les dents chaudes et rouges. Peut-être que tous sont des extra-terrestres, même s’ils me ressemblent. Peut-être que toutes ces apparences ne sont que fausses, et qu’une fois, des immeubles gentils et gris qui nous entourent sortiront des fantômes. J’en ai peur et je l’espère. Je n’espère plus que d’avoir peur. Je ne suis pas un individu, je ne suis pas une femme, je suis un fragment de la foule qui ne vit qu’à travers elle et mourra avec elle. Je suis le rythme de ma ville, je suis son silence et sa sueur morte, presque le vide. Je suis une habitante du glauque urbain.

______________________

Texte : Ariane Mayer, Mortville, 2014

Photographies : Ariane Mayer, Le Glauque Urbain, 2014-2016

Skills

glauque, urbain