L’intellectuel

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Le mal-être – quoi que sans être – n’est pas, à première vue, un défaut d’être mais bien plutôt un être évidemment positif dans sa négativité : c’est-à-dire agissant sur l’être de celui qui le porte, à qui la dépossession de l’être confère existentiellement un être singulier. Mal être, ce n’est pas ne pas être, comme l’eût attesté selon une interprétation quelque peu ignominieuse l’interrogation binaire hamletienne, mais être mal, ce qui se distingue – tout en le recoupant selon des frontières poreuses et d’une perméabilité sans pareille – de tout un champ terminologique comprenant l’idée d’aller mal, d’avoir mal, d’être mal habillé, etc. Le mal-être enfonce dans l’étréité même de l’être, son substrat ontologique intime : le mal ; au lieu de le laisser tel un accessoire coi ou un simple verbe d’action sur le rebord superficiel de son identité. C’est L’ÊTRE QUI EST MAL, l’être qui est mauvais, chez l’être qui porte en lui-même le mal-être.

Mais comment l’être peut-il être mal ? Non pas aller mal, comme on marcherait de façon égarée ou parcimonieuse sur le bord d’une cheminée, mais plutôt, comme l’écrit F. Dertaignan, « être de tout son gré dans le mal de son être, mal qui rappelle, en toutes lettres quoique l’une ôté, le mâle, celui qui est mauvais parce qu’il est masculin ? ». Question audacieuse, certes, mais à laquelle les études récemment menées dans le champ de Good and bad studies n’a pas encore offert de réponse digne de ce nom. Nous savons la proximité sémantique – théorisée par J. K. Gramin et Lautru Mémon Ull, 2009, p.141 – entre le mal et le mâle, l’un répondant de l’autre comme l’autre répond de l’un. En effet et donc par conséquent, toutes choses étant égales par ailleurs, το κακό είναι αρσενικό και το αρσενικό είναι λάθος, comme l’indique le célèbre proverbe posthume d’Aristote. Ce que moi-même j’ai formulé dans mon Essai sur l’abolition des distinctions entre les voyelles dans les civilisations post-industrielles comme suit :

« Le double murmure de la langue, tout à la fois ancestrale et magnanime, ne s’écoute plus. Tout en restant capable de s’épuiser, il s’épuise d’un é-puisement qui n’a plus de puits, c’est-à-dire plus de fond, de fonds capable d’en atteindre l’eau ultime. En effet, nous PLONGEONS LA MAIN vers le puits, nous l’attendons, nous y attentons ; mais cette main déliée de l’action telle qu’elle puisse se présenter sous la forme d’un terminal – d’un ob-jet – ne rencontre nulle jetée, nul jet si ce n’est celui de son propre « je ». Le jet, retiré après avoir jailli, ne devient plus que lettre morte : lettre morte comme celle de la triste Ophélie, qui a délaissé son « i » au profit de la voix d’Orphée, lettre morte comme le saint Cantique des cantiques, oublié par notre génération quantique et incontinente, lettre morte comme celle que la masculinité, le mâle dans toute la puissance vengeresse de son torse brandi, a oubliée en devenant le mal- ».

Seuls les garçons commettent le mal, les femmes ne le produisent que rarement. Mais tout en commettant le mal, ils le rangent, c’est-à-dire qu’ils se laissent ronger par lui, comme si ce mal venait les enfermer dans une petite coquille. C’est tout à fait ce que nous pouvons voir dans The Picture of Dorian Gray, du maître sordide Oscar Wilde, dont le héros éponyme – en cela victime, précisément, de son éponymie – reste jeune et intact au mal qu’il commet dans la « vraie vie », là où son double spéculo-pictural qu’est le portrait (sans jeu de mots sur le Spéculos, ce trouble biscuit), quant à lui, se voit affecté par les séquelles du mal perpétré, séquelles qui progressent et rongent feu son visage au titre de stigmates. Feu son visage : pourquoi feu son visage ? Car un visage lorsqu’il est couvert par le mal n’est plus : il ne fait plus visage, ne fonctionne plus comme tel, selon la manière que Levinas lui a impartie. Il visage tout court : sa visagéité même est une action, plus qu’une passion, il jouit de la potentialité indéfinie de visager – jusqu’à ce que bien, sûr, en un dernier regard empreint de tous les remords qui n’ont jamais été exprimés (je me réfère à l’interprétation de M. le Duc Michel), le Dorian Gray de chair et d’os arrive à son tour pour le dévisager. On en déduit aisément que le mal a une spatialité propre : celle déjà du feu visage, du visage qui a été avant de devenir agissant, de visager ; et celle de la boîte que la face, que la gueule qui a pris la place du visage de l’auteur d’actes mauvais (comme la gueule d’un loup, d’un poussin, d’un crapaud), qui enferme telle une enveloppe scellée le mal commis. C’est à peu de choses près ce que, lors d’une conférence prononcée en 1995 au Congrès des savants unis pour théoriser enfin les méandres du Mal Enflammé, j’ai humblement affirmé (j’en retranscris ici la version écrite, par les soins de l’un de mes thésards, Victor Colet, mort aujourd’hui) :

« L’enfermement du mal perpétré au sein d’un visage qui ne fait plus visage mais qui visage, c’est-à-dire à peu de choses près qui vi-sage, voyant le sage qu’il n’est plus et dans les cendres duquel il est aspiré à renaître, face à lui, comme un démon ; – cet enferment produit un objet dont l’objectité ne fait plus question. C’est pourquoi le mal est, et produit dès lors ce qu’on a coutume de nommer le mal-être : un mal qui est dans la mesure où il est devenu objet, tout en se greffant sur le visage objectivisé, en d’autres termes oxymorique (puisque, on le sait depuis les travaux de Fleury Anvoix, le visage ne fait visage que par sa subjectivation essentielle, et ne peut aucunement rester tel à partir de l’instant où il jouit d’une objectivité quelconque). C’est là très exactement ce que j’avais analysé dans Pour la voix des dieux, un court travail de 2009 :

« L’être n’est pas, l’être n’est plus, dès lors qu’il est. A l’est de nulle part, à l’ouest de nulle part : voilà où il demeure, ci-gît sa tanière. Pour être, l’être doit ne pas être, sinon, c’est bien qu’il est le résultat d’une objectivation accomplie du fait de la réalisation du mal ; seul le mal s’objective en être c’est-à-dire laisse des traces – dont une tracéologie reste à faire, demain ou aujourd’hui – et donc ce qui est réellement bien ou bon, n’existe pas ».

Or, puisque le visage ne fait plus visage, qu’en est-il des multiples valises où d’habitude – selon une anagramme quasi-parfaite – on porte nos visages ? Le visage apparaît en effet toujours en valises. En valise vers le ciel, vers le diable, vers la ruine : en voyage, en viyage pourrait-on dire. Si le visage est toujours quelque part rangé (et donc rongé) par le mal qu’il commet, comme l’a dit Josiane Simon (2012), c’est que le visage est voyageur et vagabond, il est un bagage-visage. On y met tout ce qu’on a vécu et tout ce qu’on a vu : des rides aux enthousiasmes, des colères aux peines. Tout visage est une collection mise en bagage de l’ensemble des émotions vécues et donc instrumentées par le sujet au cours de son voyage dans la vie, d’où résulte, comme je l’ai déjà montré dans un papier de 2006, la parité du mal avec la notion de mal habillé :

« Pourquoi applique-t-on à la sphère vestimentaire la notion de mal ? C’est la grande question qui remue notre siècle. En effet, si quelqu’un (quelques-uns) est (sont) mal habillé(s), cela ne veut pas dire, à première vue, qu’il (ils) fait (font) quelque chose de mal, de nuisible ou de fâcheux ; seulement que cela déplaît au goût. J’ai analysé, dans Distinction et distinctions distinctes, la séparation infime du domaine de l’art et de celui de la mode :

« On peut qualifier un tableau de mauvais, mais pas de mal, étant donné qu’il appartient à ce qu’on nomme habituellement l’esthétique. C’est-à-dire qu’une œuvre de l’esprit quelconque – livre, dessin… – est bonne ou mauvaise, là où une sape est bien ou mal (bien ou mal habillé, entend-on dans les rues), dans la mesure où si elle est peu ou prou affreuse, elle sape, le nom l’indique, le bon goût. Ceci est lié à ce que Michel V. Ordure, dans La prunelle des yeux, appelait le « caractère essentiellement moral de nos vêtements d’usage » :

« Le vêtement est qualifié de bien ou mal, parce que précisément, le mal est ce qu’on porte sur la peau. Une œuvre d’art reste extérieure en toutes circonstances à ce que nous sommes, là où un vêtement (par exemple : une casquette, un pantalon rouge, une cravate) nous colle judicieusement à la peau. Le mal est en l’homme, là où le lait ou l’immonde reste en-dehors de lui ».

En somme, comme nous le voyons ici très bien dans ce bref portait de la distinction entre le mal et le mauvais, SEUL LE MAL EST UN ÊTRE, car seul lui, à l’instar de nos habits de pacotille, nous est proche et imminent, collé à la gueule, pourrait-on dire, comme le nez au milieu de la figure ».

Dans ce papier, j’avais montré avec force que la distinction entre les champs culturels que constituent respectivement la culture vestimentaire et la culture post-ornementale – couverte par les épithètes populaires de fashion et d’art – repose somme toute et en toute dernière analyse sur la distinction entre deux façons d’employer le raccord toujours douteux entre l’être et le mal. C’est ce que je propose, dès aujourd’hui, de généraliser à travers la notion de mallette ».

Le mal-être, en effet, peut dès lors être considéré comme une MALLETTE. C’est quelque chose que l’on porte à jamais sur soi et qui ne nous quitte pas. La proximité paronymique des deux vocables en atteste : j’ai fait un rêve, la nuit dernière, où je portais mon mal-être dans une mallette, semblable à un attaché-case où étaient contenus tous mes dossiers. Par conséquent, il s’ensuit que, d’après les analyses de Rodrigo Asgram et Cijoint Basarol (2004), il faut éventrer, assassiner et congédier de la surface du monde TOUTES LES MALLETTES qui existent, du simple cartable d’écolier à la sacoche de l’étudiant, jusqu’à nos porte-documents de chercheurs en cuir relié ; car ces mallettes témoignent, et plus encore véhiculent, produisent, DEVISAGENT, le mal-être le plus profond de la non-aujourd’huité d’aujourd’hui.

Pour mener à bien ce programme, tout en observant avec un strict respect la distinction morale et universelle entre la philosophie, notre discipline, et la politique, nous proposons sous mon initiative quelques mesures qui devraient satisfaire ceux qui s’empiffrent de gras – le graillon des sociétés trop oisives qu’avait dépeint Richard Sentier dans sa célèbre image – et concourent ainsi à en-graisser les mallettes qui portent la non-visagéité dévisageante de notre civilisation, dont le mal-être, plus que véritable et tangible, DEVIENT NOTRE VOIX, notre raison d’être : il faut, pour être heureux, arrêter de porter nos affaires dans un sac. Celui-ci, incarnation triste et mortifère de l’objectivité la plus crispée, doit être supprimée aussi rapidement que possible : et nous faisons appel aux bons sourcils de nos gouvernements ! Que ceux-ci s’élèvent, que ceux-ci se dressent, courroucés au-dessus des paupières, qu’ils tempêtent ; que tels des dieux fâchés, après la désobéissance d’Eve et d’Adam sous l’égide du damné Serpent, châtiant le monde qui a construit la Tour de Babel ou cet abominable éparpillement des doubles murmures de la langue, nos gouvernements se relèvent, triomphants, brillants, dans la grâce resplendissante qui entoure leurs mamelons et leurs crânes, pour bannir de la France toutes ces mallettes que l’on porte avec notre mal-être au-de-dans ! Cet écrit engagé, où j’ose ici affirmer le rôle de l’intellectuel au sein – et au saint – de son temps, dont les dents tristes nous rongent, et dont le tempo, la tempe et la trempe nous plongent dans les méandres de la non-aujourd’huité de ce que j’ai un jour nommé l’aujourd’hui, devra être secondé par de plus amples recherches sur la résolution du problème hamlétien du mal-être dans les sociétés con-temporaines.

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Texte : Ariane Mayer, Qu’est-ce que le mal-être ?, 2015

Voix : Jean-Luc Chapalain – Moroni, avril 2016

Photographie : Shaylor, Empty, 4 mai 2005 (CC BY-ND 2.0)

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