Le misérable

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Les docteurs ne m’avaient pas prévenu mais Paris était en train de me tuer. Plus de deux millions d’habitants ici mais pas un seul ami. Les gens s’engouffraient tous dans le métro sans m’adresser la parole. Ils se dirigeaient droit vers leur semaine de trente-cinq heures, habillés dans l’uniforme de la tendance et du politiquement correct. Le bonheur, c’était d’aller travailler chez HSBC en se laissant pousser la barbe, de toute façon il n’y avait pas d’autre alternative. Les yeux rivés sur leurs smartphones, ils se persuadaient de leur engagement citoyen en signant leurs messages du hashtag #JeSuisCharlie, avant de s’esclaffer devant la vidéo d’un chat qui se mord la queue. Mais si vous n’étiez pas présent sur Facebook, vous pouviez toujours crever au milieu de la voie, personne n’aurait fait le moindre commentaire.

Assis sur le quai, je les regardais passer. Les heures s’enchainaient les unes aux autres et se ressemblaient comme une poignée de grains de sable coincés dans le sablier du temps. Certains me murmuraient un « bonjour » lointain qui ne cachait pas leur malaise. Il faut dire que j’étais la preuve vivante que la décente aux enfers était possible dans le meilleur des mondes possibles. Moi, le vieil ivrogne, le clodo, le détraqué, je les défiais du regard, les yeux brûlés par les effluves de pisse et de carbone qui s’accumulaient dans l’air. Je les observais dans un étrange silence qui détonait face à l’écho des voix synthétiques déclarant l’alerte aux pickpockets en sept langues différentes. J’égrenais méticuleusement les pièces de monnaie rouges qu’on m’avait jetées en imaginant ce que je pourrais en faire. Elles me permettraient peut-être de dissoudre un instant la faim qui me rongeait, mais c’est plutôt d’une sévère soif d’humanité que je mourrais ce soir.

Vers une heure du matin, je retrouvais les mêmes individus enivrés de cocktails à huit euros et de cocaïne coupée au lait en poudre. L’happy hour était fini depuis longtemps, et on pouvait lire sur les visages de chacun l’angoisse de se retrouver seul. Pour la première fois dans la journée, nous semblions connaître le même sentiment d’abandon. Il n’aurait pas fallu grand chose pour qu’un élan de fraternité nous réunisse, mais comme Léo Ferré le disait, j’étais d’un autre pays que le leur, d’un autre quartier et d’une autre solitude. Chaque rame du métro qui passait balayait avec elle son lot d’âmes égarées et me rappelait que toute relation avec autrui était impossible. Je me retrouvais alors seul à déambuler dans des couloirs souterrains, sans personne vers qui me tourner. Et ce n’est pas avec les dieux qui avaient délibérément construit ce dédale d’affiches publicitaires que je trouverais mon salut.

La nuit je ne dormais pas. Je me réfugiais dans les wagons en marche pour fuir mes cauchemars. Un jour peut être que le robot qui conduisait la ligne quatorze sortirait de son parcours préprogrammé pour me ramener dans mon petit village. Il n’était pas de cette planète, et je l’apercevais parfois au bout du tunnel, avec son âne, ses champs de tournesols et son petit pont de pierre. Les docteurs ne m’avaient pas prévenu, mais Paris était en train de me tuer et il était grand temps pour moi de partir.

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Texte : Lanval Monrouzeau, L’étranger du souterrain, 21 avril 2015

Voix : Lionel Vargas, juillet 2016

Dessin : Mwanza Masosa, Still standing, feutres sur papier, 1 août 2013


 

La barre de béton bouffe tout l’horizon.  Assis sur le banc, juste en bas, la capuche de son sweat rabattue sur la tête, il regarde cette putain de tour qui l’a vu grandir. L’extrémité de son joint devient incandescent par intervalles irréguliers. De temps à autre, il le retourne et souffle dessus pour activer la combustion (c’est un petit tic qu’il à depuis un bail). Il y a bien longtemps que les spliffs ne le font plus voyager, maintenant il en a juste besoin .

Il est tard, une partie de la bande est allée se pieuter, l’autre doit sans aucun doute s’appliquer à niquer la police quelque part…

Ce soir il n’a pas eu envie de suivre le mouvement. Ce soir, il ne sait pas vraiment pourquoi, il stagne sur ce banc. Il aimerait encore croire que l’existence lui réservera quelque chose de bien, quelque chose de différent, malgré tout ce gris qui lui colle aux basques (Ce genre d’idées saugrenues ne le traverse pas en temps normal). Il se racle la gorge et balance un crachat par terre (encore un tic qu’il a depuis un bail). Il donne une petite impulsion à son corps las et s’extirpe du banc. Comme rien n’arrivera plus à cette heure ci, il regagne son plumard, la démarche un peu pesante et les mains dans les poches.

Au neuvième étage, de l’autre côté de la tour, celui qu’il ne peut pas voir, un des petits carrés sur la façade vient de s’allumer. Dans sa cuisine, une femme est assise. Le tic-tac de la pendule lui rappelle que son grand n’est toujours pas rentré. Les nuits sans sommeil à l’attendre la peur au ventre, sont devenues son quotidien. Elle se souvient, quand il était petit, quand sur son vélo à roulettes il arpentait le petit chemin qui menait au terrain vague. Elle se souvient de ce petit corps si doux, si léger, ce petit corps qu’elle pouvait porter, câliner et surtout qu’elle savait protéger. C’était le temps où son mari l’aimait encore un peu, où il picolait raisonnablement, le temps où il était encore avec eux. Le visage enfouit dans ses mains, elle se sent complètement usée, son fils lui échappe depuis longtemps, sa vie aussi lui échappe… Tout s’est déglingué, elle ne se souvient pas vraiment depuis combien de temps. Ce qu’elle sait en revanche, c’est que plus jamais l’existence ne lui réservera quelque chose de bien, quelque chose de différent.

Cette nuit le désir d’en finir se fait encore plus violent. Cette nuit est devenue tout à coup insurmontable.

La porte de l’entrée s’est ouverte.

En voyant le regard de sa mère il comprend tout de suite.
Alors, il fout sa pudeur tout au fond de sa poche et il la prend dans ses bras (un geste qu’il ne fait plus depuis un bail) .

Quelques larmes chaudes roulent dans son cou.

Cette nuit, il est rentré juste à temps.
Cette nuit, contre la face cachée de la tour, celle qu’on ne peut pas voir, reste un petit carré de lumière.

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Texte : Marion B, La face cachée de la tour, 2014

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clochard, solitude