Le loser

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Dédé c’est un sportif, un pistard du troquet, un as de la descente sponsorisé par une seule marque, Kronenbourg. Le problème pour Dédé, c’est que le dopage, ça s’paye. À deux euros le verre c’est pas le plus terrible, c’est surtout au niveau physique que l’addition se règle, sans faire crédit niveau neurones. Les demis l’ont plié en quatre, bien que sans eux il ne serait même plus debout y compris en titubant. Un winner à béquille. Un mec à trois pattes. 
Quand on le regarde y fait penser à un vieux malabar mâché, étiré par un gosse névrotique. 
Un mètre quatre-vingt, gaulé comme une allumette cramée, il donne l’impression de s’être fait monter les membres d’un autre tellement sa démarche est arythmique. Sa tête de ballon de rugby qui s’est dégonflé en voyant les joueurs est surmontée d’une coiffe années quatre-vingt de branleur à mobylette trafiquée. Court partout, sauf derrière la nuque où les cheveux s’allongent jusqu’entre les omoplates. 
Un style d’un autre temps, d’un autre siècle, dans un corps qui se voit autrement. Un jour Stallone, un jour Bruce Willis ou toute autre poupée de cinéma d’action, démarches comprises. Il a cet étrange comportement pourtant commun à nous tous, mais qui chez lui atteint son paroxysme, il se voit beau dans son miroir.

L’amour rend aveugle, la picole aussi. Mais cette fois-ci ce sont les deux.

Aujourd’hui, il est en Ghandi en plein pèlerinage. À poil en train de courir sur la place Daumesnil au beau milieu de la voie et des caisses, braillant sans cesse « libérez-vous du joug, libérez vous du joug » tout en tenant son héritage paternel en main, vu que courir sans slibard ça fait mal. 
Un désespoir à nu en pâture pour gens vêtus de convenances et rires assassins.
Un cri du cœur. Un cri du corps. Comme une envie de sacrifice qui le pousse à courir vers les terrasses des cafés. Il s’approche en bête blessée presque dépecée. Frileux du panard, il évolue tel un échassier, avec délicatesse et appréhension, évitant les bouts de verre, souvenirs du samedi soir d’autres fêtards. Une fois arrivé, le public de la terrasse l’accueille par « Aaaaah non dégueu…. Oh putain j’y crois…. Aaaah perk perk… ». L’homme nu continue sa diatribe de toutes ses tripes, s’approchant des tables. 
Parfois menaçant, parfois mystique, il pétrifie d’effroi son assistance.
Lui est pétrifié de froid en ce matin ensoleillé de novembre. Personne ne bouge, tout le monde flippe sur ce malheur si clair, ce désespoir qui se vomit dans leurs regards soudain trop pleins d’une réalité sans télé. Un Dorian Gray de chair et de souffrance comme un miroir hideux sur leurs âmes de prédateurs à bonheur. L’ante christ de la religion du confort et du vivre heureux quel que soit le prix, celui que d’autres règlent par leur sang et leur sueur. Un démon qui dévore l’apparence et le mensonge, faisant basculer l’assistance dans une peur qui prend vie. Crispations, mains qui se serrent, chaises qui reculent, et toujours ce rien sur leurs visages terrassés. Ce regard vide pour surtout ne pas prendre contact.
Finalement, le contact prend forme via une couverture chaude que lui enroulent de force deux flics très fâchés. Dédé se débat et cherche le débat, la discute, avec Platon et hermès, ainsi les nommait-il. Il aurait dû choisir Hercule et Atlas vu la corpulence des deux agents de la force publique, force qui s’exprimait d’ailleurs pleinement, fatiguée par les jérémiades de Dédé qui commençait à voir double, mais pas comme d’hab.
Boire des coups c’est pas comme en prendre.
Dédé les encaisse mal pour une fois. La vue troublée, il pense apercevoir Shiva quand les deux corps de flics se croisent pour mieux l’appréhender. Huit bras d’un coup, c’est trop d’amour pour Dédé dont le corps se courbe en arrière, le bras en l’air comme une danseuse à la Degas.
Dégâts. 
La danse de la vie se termine sur la mort d’un cygne devenu noir chaque soir, à se noyer dans un lac d’amour perdu à jamais. Gisant sur le sol, comme une volaille plumée, il ne restera de lui qu’un fait divers, une histoire autour d’un verre, quelques cendres au cimetière et une femme, qui ne s’en souciera guère.


Texte : Christophe Paris, Dédé l’dédoublé, 20 octobre 2015

Voix : Jean-Luc Chapalain – Moroni, juin 2016

Skills

alcool, paumé