La vaniteuse

 

Illustration Diane Curtis2

 

19H30 : Dans très précisément une heure, j’aurai trente ans. Pour moi, l’âge ne sera jamais un obstacle : je suis un régime composé essentiellement de shakes hyperprotéinés sans gluten, lactose, ou soja ajouté, ainsi que de compléments alimentaires à base d’aloe vera, de ginseng et de fibres. Je me rends aussi trois fois par semaine à des séances de hot core yoga en alternant parfois avec de l’aquabiking dans un centre agréé. De cette manière je reste jeune, mince et performante tout au long de l’année. Pour mon anniversaire, je compte m’injecter de l’acide hyaluronique dans le visage avant de rejoindre un acheteur dans un restaurant de gastronomie moléculaire. Cette idée ne m’enchante pas vraiment car il faudra que je me fasse vomir après le repas, et j’admets que ce n’est jamais une expérience très agréable, même si j’ai fini par m’y habituer. Mais si tout se passe bien, je pourrais peut-être décrocher un contrat avec le groupe L’Oréal, ce qui serait le plus beau cadeau de la vie.

19H35 : En rentrant du travail, je laisse négligemment tomber mes vêtements les uns après les autres, et me dirige d’un pas assuré vers la salle de bains. Après une douche, je me prépare pour la soirée. Devant le miroir, j’imprègne mon visage préalablement hydraté d’un fond de teint Haute Définition. J’insiste sur ma zone T, sans oublier mon décolleté. Je passe ensuite une légère touche de correcteur de chez Lancôme pour masquer les imperfections. Afin d’illuminer mon regard, j’applique une base couleur chair Bobbi Brown puis un dégradé de fards Mac sur mes paupières. De légers coups de crayon à l’intérieur des yeux relèvent le tout. Appliqué façon « cat’s eyes », l’eyeliner Gemey-Maybelline me donne un look rétro. Pour renforcer l’effet, je courbe mes cils à l’aide d’une pince et les peigne en zig-zag avec du mascara Tarte. À l’aide d’un gros pinceau Sigma, je me poudre les pommettes, les tempes et puis le nez. Pour les lèvres, j’utilise simplement un rouge Chanel. Un peu de phytothérapie viendra admirablement compléter le tout.

19H55 : J’ai récemment acheté une cuisine Eggersmann en stratifié blanc pur. Dans les placards, on trouve toute la gamme des produits Arkopharma, mon laboratoire pharmaceutique préféré. Les gélules sont minutieusement rangées par ordre de couleur, dans des bocaux hermétiques en verre. Cela offre au regard une composition esthétique harmonieuse, et permet de retrouver immédiatement ce que l’on cherche. Ce soir il me faut des perles de peau, je n’en avale jamais assez. Mais je dois dire que la femme de ménage les a rangées bien haut et je tente maintenant de les attraper en équilibre sur un tabouret de bar. Manque de chance, mon pied glisse et je chute en arrière. Les gélules volent dans tout les sens, comme un feu d’artifice. J’atterris sur le carrelage dans un fracas silencieux, et reste étendue un instant à observer la pièce qui tourne autour de moi, prisonnière de ce kaléidoscope géant.

20H10 : Je déambule devant la baie vitrée du salon, et m’arrête un instant pour reprendre mes esprits. J’habite au dernier étage de la tour Défense 2000, la plus haute de France. Dehors la foule s’agite comme un infime nuage de poussière. À cette hauteur, personne ne pourrait me voir ou m’entendre d’en-bas, même si je hurlais de toutes mes forces. À cette hauteur, je n’existe pas pour eux, et eux n’existent pas pour moi. C’est finalement mieux comme ça.

20H15 : Allongée sur mon lit en sous-vêtements Victoria’s Secret, je suis parfaitement glamour. J’attrape mon Polaroïd pour immortaliser cela. La télévision allumée passe des images de Scarlett Johansson et Romain Dauriac à la Mostra de Venise. Ils ont l’air tellement heureux. Ce soir peut-être que je serai heureuse moi aussi. J’ouvre la boîte de mon kit d’injection Diane Curtis, sur lequel est inscrit : « Attention, l’injection d’acide hyaluronique nécessite un geste médical technique qui doit être réalisé impérativement par un médecin. ». J’introduis lentement l’aiguille de la seringue dans mon œil droit, et y injecte la totalité du liquide visqueux. Comme Charlize Theron dans la publicité pour Dior, je murmure alors : « Gold is cold. Diamonds are dead. A limousine is a car. Don’t pretend. Feel what’s real.  ».

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Texte : Lanval Monrouzeau, Jeunesse éternelle, 2014

Dessin : Lanval Monrouzeau, croquis, 16 mars 2015

 


 

Margot avait commencé, elle avait dix ans. Sa mère était fan des concours, fan de ces filles qu’elle voyait passer à l’écran, fan de ces robes, de ces sourires, de ces paillettes. Sa mère était fan de la mode. Margot avait dix ans, peut-être, mais cela faisait des années que sa mère lui bourrait le crâne d’inepties en tout genre. Tiens-toi droite. Répète ton sourire devant le miroir. Mais que fais-tu, malheureuse ? Plus courbée ta main, elle doit caresser l’air. Brosse tes cheveux. Apprends à assortir tes vêtements. Il est vingt heures, au lit, sinon tu auras des cernes demain. Margot avait dix ans mais dès sa naissance, elle n’était autre chose que la Barbie que sa mère avait tant voulue. Sa mère avec sa face rougeaude, ses cheveux au brushing impeccable, ses vêtements serrés qui la boudinaient plus qu’ils ne la mettaient en valeur. Mascara, faux-cils, gloss, truelle de fond de teint. Chaque année, elle recevait une nouvelle trousse de maquillage. Chaque année, sa mère l’asseyait devant l’ordinateur, délaissant les cours de mathématiques, pour gaver Margot de tutoriels.

Margot avait été élevée dans une adoration constante de la beauté – de sa beauté – et ne pouvait compter sur le soutien de personne pour la sortir de cette spirale infernale. Elle avait appris à sourire, à marcher, à danser, à chanter. Cours après cours. Et elle avait souffert aussi. Elle ne voulait décevoir personne, elle avait suivi les ordres. Petit à petit, sa mère s’était improvisée agent. Et Margot avait grandi, gagné. Trophées après trophées. Sa mère découpait les articles dans les journaux, imprimait ceux apparaissant sur le net. Elle connaissait les questions par cœur, elle respectait les exigences. Perdre du poids et sourire. Menton levé, ventre rentré. Sport, régimes. Sa mère remplissait des curriculum vitae qu’elle envoyait aux agences de mannequinat, n’hésitant pas à dévoiler la vie de sa tendre fille. Et tous les soirs, au moment de lui souhaiter une bonne nuit, elle lui disait qu’un jour, elle serait l’emblème d’une nation, le modèle d’une jeunesse. Que les fillettes voudront ses fesses, que les gamins se masturberont devant ses seins. Sa mère voyait les choses en grand.

Margot a vingt ans. Dix ans plus tard, elle est l’une des coqueluches que s’arrachent les grandes maisons de couture, le modèle qu’il faut à tout prix dans les Fashion Week. Margot a vingt ans, maigre comme un clou, cheveux châtains et ternes sur lesquels les coiffeurs s’acharnent. Certaines parties de son corps lui font mal mais dans les toilettes, les filles continuent de s’enfoncer des doigts dans la gorge. Margot n’a jamais eu de diplômes mais dans les chambres, les petites filles se trouvent grosses. Margot ne peut imaginer sa vie sans beauté mais dans le noir, les gamins bandent. 

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Texte : Halleluja, Margot, 2015


J’ai toujours été le centre de l’attention, c’est comme ça. Mes parents m’ont aimé c’est certain, et beaucoup, ils m’ont couvé et procuré tous les soins nécessaires à mon éducation et même plus. Cela n’a pas fait de moi un égoïste, j’ai toujours eu trop et je partage facilement. Je ne suis pas particulièrement égocentrique non-plus, enfin on ne m’a jamais accusé de cela, je ne parle pas particulièrement de moi et je n’exige rien. Et puis les gens sont pas contre toi, mais pour eux-mêmes, c’est normal d’ailleurs de jouer solo. Mais solipsiste… je ne crois pas. Les autres je les vois, ils existent, et je suis capable d’empathie, j’essaye de ne pas faire de la peine… Le monde ne va certainement pas dans mon sens et cela me convient tout à fait. Non, ça n’a rien à voir : d’après mon psy, je suis narcissique. Mais il m’a dit de ne pas m’inquiéter, je veux dire, j’ai pas une maladie psychiatrique. D’après lui ce n’est même pas un trouble de la personnalité, juste ce qu’il appelle « une configuration contemporaine de la personnalité ». Ça m’a rassuré, j’ai eu peur, peur d’avoir un problème, un vrai problème, ou tout simplement… d’être un connard.

Comment ça a commencé ? Ben, j’avais des angoisses, des angoisses terribles. J’étais dans la vie comme un autiste, et pourtant j’étais tout à fait conforme à ce que la société attendait de moi. Tu me connais Diane, j’ai toujours eu des amis, je veux dire, je suis hyper sociable, je fais la fête et je ne suis pas mal. Les filles ça n’a jamais manqué, elles sont toujours autour de moi, et la plupart de celles que j’ai fréquentées, que je fréquente, je les aimais bien, vraiment, j’ai découvert plein de trucs avec elles et j’ai toujours du plaisir à les revoir. Mais je n’ai jamais compris ce qu’elles voulaient de moi, enfin si, je comprends bien au contraire, mais moi c’est pas ce que je veux, c’est dans ce sens-là que je comprends pas. On est là, tous les deux, c’est cool, mais c’est une autre personne, c’est comme s’il y avait une vitre entre nous, je m’y attache mais pas trop, je ne sais ni comment accéder à elles, je veux dire à leur vraie personne, ni comment leur expliquer qui je suis.

Qui je suis, je ne le sais pas justement. Moi, c’est quoi ? C’est ça qui m’angoisse, putain ! Ok, je suis un homme, le fils de Martine et Jean, je suis parisien, j’ai fait des études supérieures, j’ai un boulot qui me convient, dans lequel je peux exprimer mon individualité. Mes parents m’ont dit ça : « Trouve un boulot dans lequel tu seras toi-même, tu pourras t’épanouir et exprimer ton individualité. Non mais c’est vrai, c’est important ça ! J’ai pas envie d’être un mouton Diane, j’ai pas envie d’être comme les autres, je veux exprimer mon originalité, être créatif, développer mon moi et surtout être heureux. Mais tu vois, le bonheur, c’est comme mon « moi », je sais pas trop ce que c’est. Ça me rend tellement anxieux !

Je suis allé voir un coach personnel il y a quelques années, ça m’a beaucoup aidé. Il est génial ce type, il t’aide à te concentrer sur ton moi et à te développer personnellement, à réaliser ton potentiel, à savoir qui tu es une bonne fois pour toutes et alors tu peux te créer une bonne vie, sur mesure, d’après tes qualités, tes compétences et tes talents. Une fois que tu as identifié tes insécurités et tes peurs, tu peux savoir quelles sont tes vraies valeurs et choisir le sens que tu donnes à ta vie. J’ai fait de l’introspection, et j’ai compris que, sans me vanter, j’étais à part, pas ordinaire tu vois, je peux pas vivre une petite vie pépère, j’ai des tas de choses à accomplir, j’ai besoin de faire des trucs, de vivre un maximum d’expériences, je peux pas me contenter d’un petit couple, c’est pas moi ça, je veux plus et j’y ai droit ! Plus j’aurai d’expériences et plus je serai riche intérieurement, tu vois, c’est comme ça que j’exploiterai au maximum ma personnalité. M’attacher c’est mourir, je vois pas ce que ça peut m’apporter, alors qu’on a toujours quelque chose à apprendre de la nouveauté, de chaque personne qu’on rencontre.

D’ailleurs j’adore ça rencontrer plein de gens, c’est pas vrai ce que dit mon ex, que j’arrive pas à entrer dans l’intimité ; au contraire, je suis hyper-connecté à l’humanité ! J’ai des facilités à communiquer, ce que je préfère c’est discuter avec des inconnus, comme ça, à un festival, sur un bateau, dans un train, une séance de yoga. C’est spontané, c’est vrai, des instantanés d’humanité. C’est comme ça que je me ressource, tout en gardant ma liberté, la fois d’après je parle à quelqu’un d’autre et ça recommence. Et j’adore les grands rassemblements, tu sais, les concerts, les trucs indiens où on se lance plein de couleurs, les flash mobs, les câlins gratuits. On est là tous ensemble, tous connectés, on se sent plus seul, c’est beau non ? Ce qui m’empêche d’être heureux, les gens qui veulent des relations suivies, qui ont des attentes, qui veulent que je respecte des règles, leurs règles, je les sors de ma vie, j’ai vraiment pas besoin de ça, ça m’étouffe, ça m’angoisse, et je suis toujours à l’écoute des mes angoisses, il faut prendre soin de soi, il faut prendre du temps pour soi, se faire passer en premier, non ?

Comment ça pourquoi je vais voir un psy alors ? Mais tu écoutes pas ou quoi ? Déjà parce que j’ai des angoisses, et que ça ‘empêche de réaliser mon potentiel, ou c’est le contraire je sais plus. Puis parce que je dois prendre soin de mon moi. Quand j’ai compris que j’étais un narcissique, ça m’a fait du bien tu vois, je suis pas une mauvaise personne, et puis j’ai un truc fixe, un pivot : JE est un narcissique. Plutôt cool, non ? Je t’avais dit que j’étais pas comme les autres. Bon allez, j’ai été trop content de partager ce moment avec toi Diane, des vrais moments humains comme ça, c’est beau et c’est authentique. Oui je vais à un happening de méditation collective, tu devrais essayer, ça permet de recréer du lien tout en préservant son SOI…

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Texte : Aude Ait Kaci Ali, Le narcissique, 31 mars 2016

Skills

automédication, vanité