La victime

Message n°1 :

Bonjour Diane,

Cet après-midi je n’avais pas le coeur à l’ouvrage alors j’ai laissé tombé l’illustration sur laquelle je travaille actuellement. Si vous êtes disponible, j’aimerais vous inviter à boire un verre. Je sais que ça fait longtemps que je ne vous ai pas donné de nouvelles, mais pourquoi ne pas rattraper le temps perdu ?

Message n°2 :

Diane,

Si vous recevez ce message, sachez que je me trouve actuellement dans le bistrot qui jouxte votre immeuble. Je crois que je n’ai plus trop l’habitude de sortir, alors il m’a fallu un certain temps pour oser y entrer et choisir une place qui me convienne. Finalement je me suis installé près d’une fenêtre, afin de pouvoir observer ce qui se passe dans la rue. Je vous attends, venez !

Message n°3 :

Comme je n’ai toujours pas de nouvelles de vous, j’ai commandé un verre. D’habitude je ne bois pas en journée, mais là j’avais besoin de me détendre. Hier j’ai encore fait un cauchemar qui m’a maintenu réveillé toute la nuit et je me sens un peu à cran. Quand j’examine mon reflet dans la fenêtre, j’ai l’impression de ne plus avoir figure humaine.

Message n°4 :

Une voiture sombre s’est mise à ralentir devant le bar et pris de panique, je me suis jeté à terre. Le barman m’a demandé si tout allait bien et c’est à ce moment là que j’ai pris conscience de l’absurdité de la situation. Pour reprendre mes esprits je suis allé me passer le visage sous l’eau. Je crois que mes démons intérieurs n’ont pas fini de me hanter.

Message n°5 :

Diane,

Le souffle de liberté qui se lisait dans vos yeux défiait les plus lâches d’entre les hommes, cachés derrière leur dieu et leurs fusils. Il y a trois ans, nous nous trouvions dans un café semblable à celui-ci, lorsqu’ils ont surgi des ténèbres et vous ont tuée, ainsi que l’essence même de leur humanité. Leur peur de vivre les a conduits à la barbarie, et c’est cette même peur que je suis déterminé à combattre aujourd’hui. Venez, je vous en prie !

Message n°6 :

Diane, ma Diane,

Vous m’apparaissez enfin comme le bel ange que vous êtes. Je vous offrirai une bière, nous évoquerons tous nos souvenirs ! Puis juste avant de nous quitter, j’emporterai dans mon coeur votre dernier sourire.


Texte : Lanval Monrouzeau, TSPT, 2015.


Écoute, Diane, ça ne va pas. Mais non, non, je ne m’en sors plus, rien ne va. Je n’ai pas une seconde à moi, j’ai à peine le temps de manger, j’ai dû perdre au moins 5 kilos depuis le début de la semaine ! Tout est contre moi, le sort s’acharne, tu vois j’ai à peine le temps de te parler là… Mais j’ai besoin de parler, mes problèmes je les dis à qui veut les entendre, j’ai besoin d’être écoutée, et ce n’est pas pour me plaindre mais pour témoigner !

Non, je t’en prie, ne m’interromps pas, ne dis rien, ne pose pas de questions, ne remets rien en question, je te demande pas de solution et encore moins d’avis contraire. Je veux que tu m’écoutes sans rien dire, je souffre ! J’ai mal, je suis en désordre, je ne contrôle plus rien, mais vraiment rien, je n’ai pas de temps pas une seconde pour régler les problèmes urgents ! Comment ça j’ai eu le temps d’aller chez le coiffeur, tu m’espionnes ? Je n’ai pas le droit de m’octroyer un moment à moi, c’est ça ?

C’est dégueulasse, tu devrais compatir. Il faut vraiment être ignoble, immonde pour ne pas être touché par ce que je raconte, j’ai tellement de problèmes, c’est inhumain de ta part. C’est à toi de m’écouter et de souffrir avec moi, c’est ça l’empathie, moi je suis empathique tu vois, sauf que là c’est moi la victime !!

C’est quand même fou, non ? Tout se ligue contre moi, c’est à croire que tout s’est combiné pour m’empêcher d’avancer. ON me met des bâtons dans les roues, ON ne veut pas me laisser être heureuse, c’est clair. C’est de la jalousie tout ça, ils sont méchants parce qu’ils veulent ma vie, ils ne supportent pas mon bonheur tous ces losers, ils me veulent, moi, je suis l’objet de leur attention permanente, ils me surveillent parce qu’ils me veulent. Salauds… Ne peut-on donc jamais laisser une étoile briller ?

Et puis les autres on les laisse tranquilles, ils ont vraiment de la chance. Moi je n’ai pas de chance, j’ai jamais eu de chance dans la vie, on m’a jamais rien donné ; les autres ce n’est pas pareil ils n’ont pas eu besoin de travailler, de se lever tôt le matin. Regarde Martine tout lui vient tout seul, elle a sa famille qui lui paye tout et elle a des facilités intellectuelles, alors que moi je bosse ! Et Pierre, ses livres s’écrivent pour ainsi dire tout seuls, il a du génie, c’est « easy » pour lui. Et puis Lucie elle est naturellement mince, voilà, alors que moi je fais de la rétention d’eau, c’est vraiment tellement injuste !! J’en ai marre, moi je dois TOUT faire !

Non attends, Diane, raccroche pas, t’en as rien à faire ou quoi ? Franchement t’es pas sympa de pas prendre le temps de m’écouter, tu devrais être de mon côté. Parfois je me demande si tu as un cœur. Et puis j’en peux plus, tout me rappelle mon état, je n’ai aucun répit. Je vois tous les jours des films, des séries avec des victimes, je m’identifie tellement ! Les autres ils doivent bien les voir ces films, ils ne se rendent pas comptent qu’ils sont les méchants ? Ils n’ont vraiment aucun recul, ce n’est pas la culpabilité qui les étouffe…

Tu sais j’ai parlé à Coline, elle a osé me répondre qu’elle avait un problème grave ? Tu trouves que c’est le moment de me raconter ça ? Elle ne se rend pas compte que je souffre ? Tout le monde veut m’accabler, c’est normal que je les envoie chier. Et puis qu’est-ce que ça peut être son problème par rapport au mien ? La souffrance c’est comme un pet dans le vide, ça occupe tout l’espace. La douleur ça se mesure pas, et ce n’est pas une compétition, hein ?

Tu vois, on parlait de mes problèmes et elle a essayé de dévier, on parlait de moi, non ? Oh et puis j’ai mal à la tête là, j’ai plus le temps de te parler, je n’ai même pas le temps de me reposer. Je te laisse, je t’adore ma chérie, merci de m’avoir écoutée. Oui ?… Non, mais non là… je n’ai pas le temps… je raccroche, oui ce n’est pas le moment… on en parlera une autre fois, là je suis sous l’eau…

Bye !


Texte : Aude Ait Kaci Ali, Sur moi le sort s’acharne, 23 mars 2016


Skills

PTSD, victime