L’artiste

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La pierre brute

Jean dit souvent à ceux qui savent l’écouter: « Ma création est une pierre noire à l’intérieur de moi, solide et massive. C’est cette pierre que je sculpte sans cesse et je continuerais jusqu’à ma mort ». À ce moment là, Jean se renverse en arrière sur sa chaise et regarde dans le vague. Quand on le rencontre sur les chemins de campagne en Lozère où il habite, il prend souvent cet air étrange, un peu perdu, avec ses yeux bleus délavés. Il aime cette terre rude sur laquelle il a fait sa vie d’artiste. Il s’habille des mêmes couleurs : un pull vert bouteille et des pantalons de velours marron. Quelquefois il ajoute des grosses bretelles à ses pantalons, comme le faisait César, le sculpteur bien connu, qui a été son mentor et presque son ami, aime-t-il à penser. Mais César est mort depuis de nombreuses années. Jean lui continue à sculpter ; il faut dire qu’il s’est installé un magnifique atelier. Au début c’était la grange de la ferme dans laquelle ils se sont installés, sa femme Michèle et lui. Et quand il n’a pas d’inspiration il regarde les champs à travers la grande baie qui éclaire tout l’atelier. Jean n’a pas toujours d’inspiration. Il passe souvent des journées à bricoler, souder, tordre des morceaux de fer sans but ; mais il dit que, par hasard, ça peur faire quelque chose. Tout le monde, surtout sa femme et beaucoup de gens de son village, considèrent Jean comme un grand artiste. Grand oui, mais incompris, car les galeries ne viennent pas le voir dans ce coin perdu et il ne vend presque pas ses sculptures, une, à peine, tous les 2 ans, et à des amis. Artiste ? Il se pose souvent la question en regardant ses oeuvres qui s’accumulent au fond de son atelier : est-il un artiste s’il ne vend pas ? On lui répond que, bien sur, regarde Van Gogh, il n’a jamais rien vendu de son vivant… C’est bien la preuve, on peut être inconnu et incompris et  « grand artiste » Mais parfois, Jean, lui, il doute…


Le diamant

Lui, c’est John. Un américain de Californie. Il est grand, élégant, il parle beaucoup et il est partout. John a une oeuvre impressionnante. Surtout par ses dimensions. Car tout ce que fait John est grand et ses installations faites de grandes toiles peintes se mesurent en dizaines de mètres. Ces grands formats qui posent d’énormes problèmes de transport à ses assistants plaisent beaucoup aux galeries car une seule oeuvre suffit pour remplir un grand espace, et « ça en jette » comme ils disent. Cette année il a exposé à Paris à la Fiac dans le stand d’une belle galerie parisienne, on a vu aussi ses oeuvres à Miami Art Fair. On l’a repéré à la biennale de Venise, et il aime se montrer dans les cercles très fermés des collectionneurs de Bâle. C’est comme pour son site : John envahit toujours tout l’écran. Dans la vidéo qu’il présente, Il parle de ses gigantesques toiles en marchant à coté pour montrer leurs dimensions. Il parle aussi beaucoup quand on l’interview. Et quand les questions le dérangent, comme « Ça ne vous dérange pas de peindre toujours la même chose ?», il part dans un énorme et bruyant éclat de rire. La gestion rigoureuse de tout le travail est réalisée par Emilio, son agent spécial. Emilio le suit partout, assure l’intendance et l’aide même dans ses idées. L’an dernier, pendant que John était en Chine, Emilio a réalisé tout seul une oeuvre qui a beaucoup plu et s’est vendue dans les quinze jours. En rentrant, John a apposé sa signature sur l’oeuvre et a donné dix pour cent du prix de vente à Emilio. Il faut dire que John est tellement occupé par ses relations internationales, qu’il n’a plus vraiment le temps de créer. Et quand il s’y met, il reprend les idées de ses débuts. Cela n’a pas vraiment d’importance, l’argent coule à flot car ses oeuvres sont très chères. John a vraiment réussi sa vie d’artiste, pense-t-il. Il souhaite maintenant entrer dans une académie des beaux-arts européenne, en France ou en Italie. Un critique lui a suggéré de se présenter comme le Michel Ange du XXIe siècle. John a été très flatté, et il pense même qu’avec Emilio et ses 12 autres assistants il pourrait le dépasser.


Le galet

Johanna a 26 ans. Elle est jolie même avec ses bas à grosses mailles déchirés et les deux clous dans chacun de ses sourcils. Elle dit que ça la rassure, les clous, et c’est comme si elle s’accrochait à eux pour marcher droit. Elle a eu son diplôme des Beaux Arts de Rennes il y a deux ans avec les félicitations du jury ; tout de suite après elle a participé a plusieurs expositions collectives organisées par l’école. Et puis elle est partie en résidence, dans un centre d’art communal puis dans un collège. Johanna crée des vidéos et des installations à partir de sacs en papier. C’est comme partir de presque rien, dit-elle, d’un matériau tellement pauvre, mais aussi qui pousse à la consommation, « ce qu’il faut dénoncer pour le bienfait de la planète » ajoute-t-elle. Elle a été remarquée justement pour ses idées écologiques qui plaisent beaucoup aux institutions en France, ce qui lui a permis d’avoir cette résidence en collège dans une petite ville française. Elle a été très étonnée à son arrivée parce qu’elle avait l’impression que les élèves et même les professeurs semblaient ne rien comprendre à ce qu’elle disait ou faisait. Elle a essayé un peu d’expliquer. Puis elle s’est lassée. Grâce à un ancien professeur des Beaux-Arts, elle a rencontré deux galéristes parisiens qui sont venus pendant un weekend dans le studio qui lui sert d’atelier : ils lui ont dit « Très intéressant, vraiment, du potentiel… Faites donc plutôt une vidéo avec des sons et des perturbations d’images, c’est très tendance… » Maintenant Johanna se demande si ça va continuer comme ça longtemps tout ça. Car elle passe son temps entre les rencontres avec des collégiens pas intéressés par ce qu’elle fait trois fois par semaine et les séries américaines qu’elle regarde les après midi où elle s’ennuie. Loin de tout et seule, elle se demande souvent si c’est ça, la vie d’artiste.


Textes : Claudia Vialaret, Novembre 2015

Photographie : Eva Rinaldi, Body Painters, 22 février 2013 (CC BY-SA 2.0)


 

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 — Le quatrième mur !… Le quatrième mur !… Combien de fois faudra t’il le dire ? Il y a un mur entre toi et le public ! Tu ne le regardes pas ! Tu ne lui parles pas ! Tu es Hamlet dans Hamlet de Shakespeare, ce n’est pas du Feydeau, putain !…

Une fois de plus, je suis la cible privilégiée des flèches empoisonnées de Hilga, notre metteur en scène. Une fois de plus, j’ai l’étrange impression de me retrouver seul sur scène. Dans ces moments-là, mes camarades de jeu sont alors généralement trop absorbés par la contemplation du bout de leur chaussure. A moins qu’ils ne se soient rués en coulisse pour y dénicher une bouteille d’eau.

— Tu sais ce qu’est une tragédie ?… Sais-tu ce qu’est une tragédie ?… Une tragédie c’est du sang, du sperme et de la terre dans la bouche ! Cesse de promener sur cette scène comme si tu partais en pique-nique ! On n’est pas chez Maupassant qui faisait dire à l’un de ses personnages que le théâtre est une distraction coquette, sensuelle et intelligente !

Pourquoi tout ce que je fais ne recueille jamais que critiques explosives ou, au mieux, une moue lassée ?

— Allez, on reprend ! Acte 1, scène 2, Hamlet entre et trouve sa mère avec son beau-père, Claudius,… Ah ! Si cette chair trop solide pouvait se fondre, se dissoudre et se perdre en rosée! Si l’Eternel n’avait pas dirigé ses canons contre le suicide !… Ô Dieu ! Ô Dieu ! Combien pesantes, usées, plates et stériles, me semblent toutes les jouissances de ce monde ! Fi de la vie ! Ah ! Fi ! C’est un jardin de mauvaises herbes qui montent en graine ; une végétation fétide et grossière est tout ce qui l’occupe… Comprends-tu tout le trouble qui hante Hamlet ? Tout est déjà dit de son désespoir et il n’aura pour choix que de sombrer dans la folie ou tuer Claudius. Je veux voir cela sur ton visage, Guillaume, dans ta démarche, ton port d’épaules… Et cesse de parler comme si tu prenais le thé avec Marie-Antoinette à Versailles !

Je ne peux pourtant pas tout lâcher. J’en ai besoin de ce cachet. Déjà que Natalia et moi sommes devenus des virtuoses dans la cuisson des coquillettes, que ferons-nous si nos deux cachets s’envolent en fumée ? Car, j’en suis sûr, si je n’esquisse ne serait-ce que le début d’un embryon de rébellion avec notre chère Hilga, Natalia en fera aussitôt les frais.

— Jacques, reprend Hilga, tu peux en rajouter un peu sur le rôle de Claudius, tu es Roi depuis peu et il faut qu’on sente que tu veux affirmer ton autorité toute naissante. Tes pas doivent résonner sur la scène et tu regardes la Reine comme une propriété chèrement acquise… Allez, c’est très bien ce que tu fais, Jacques. On reprend au début de la scène : bien que la mort de notre Cher frère…

Jacques, ce cher Jacques… Il n’est pas prêt de manger des coquillettes, lui. Chouchou des producteurs de télé et de théâtre, tout ce qu’il fait mérite le respect. La moindre de ses suggestions est aussitôt adoptée. Dès qu’il apparaît sur scène avec sa démarche un peu lourde, le visage de Hilga s’illumine d’un large sourire. Lorsqu’il est en retard à une répétition c’est qu’il relisait un scénario. Quand il entre dans les coulisses il nous jette un sourire lointain comme si nous étions ses enfants en train de jouer dans un coin du salon. Il a connu les plus grandes scènes, les plus grands rôles et il a acquis au fil des ans le statut d’acteur reconnu. Son seul regret, c’est de n’avoir pu intégrer La Comédie Française. Ce n’est pas faute d’avoir essayé pourtant. On raconte qu’il a tenté de faire jouer diverses connections politiques et artistiques haut placées. En vain. Ayant atteint la soixantaine, il s’est résigné à abandonner son rêve mais avec une certaine rancœur qui transparaît parfois dans son regard. Je sais qu’il ne lèvera pas le petit doigt pour me venir en aide et qu’il me laissera affronter seul notre metteur en scène.

J’en ai pourtant rêvé de ce rôle.


Texte : Guy Calice, Le comédien désabusé, 12 mars 2016

Image : Ferdinand Hodler, The Disillusioned One, 1892, domaine public


Icône de présentation basée sur la photographie de David Pacey, Paintface, 13 juin 2015

Skills

artiste, comédien, désabusé, incompris, paumé, prétentieux