Le monstre

Je suis un géant depuis que je suis tout petit. Mes parents étaient grands mais pas tout de même de quoi justifier une telle erreur de dimension. Je mesurais 73 centimètres à la naissance. Ma pauvre maman a bien souffert avant de mourir en couche. Je ne l’ai jamais connue et c’est regrettable, j’aurais aimé la remercier. Ensuite, les choses n’ont fait qu’empirer. Mon père était là heureusement, lui, pour en témoigner. Ma difformité est allée croissant : en classe de CP, je mesurais une tête et demie de plus que les autres, la maîtresse Mme Pivot me disait sans cesse de me mettre tout au fond de la classe pour ne pas gêner mes camarades qui sinon ne verraient rien au tableau ; si bien que je perdais le fil, je m’en allais dans mes idées, j’avais de mauvaises notes. En 6ème puis en 5ème, je faisais deux têtes de plus que le plus grand de la classe. Les gamins que cette immensité impressionnait me suggéraient de devenir champion de basket : « Tu n’auras qu’à te pencher pour toucher le panier, disaient-ils : un jeu d’enfant ! ». Manque de chance, je n’ai jamais rien compris à ce sport. Peut-être bien, comme le remarquaient souvent les jaloux, que j’avais trop la tête dans les nuages.

Je n’ai jamais essayé de tirer avantage de ma grande taille. Ce n’est pas parce que je suis plus étendu en longueur que les autres que je devrais être plus important pour autant. Du haut de mes 2m53, j’essaie de me faire discret. J’y arrive assez bien. Je ne mets jamais de talons et porte des chaussures très basses. Je m’habille chaque jour en noir et en gris pour n’avoir l’air de rien. Aussi ai-je l’habitude, quand il faut sortir de mon antre pour tâter l’air du monde extérieur, d’envelopper ma tête d’un chapeau et mon cou d’une écharpe pour passer inaperçu. Ainsi, je me fonds dans la foule. Je compte sur mes semblables pour ne pas trop se retourner sur mon passage et éviter de chuchoter à leur voisin, quand ils me croisent dans la rue et qu’ils ont la politesse de ne pas se retourner : « dis-donc le type t’as vu c’est un géant ! te retourne pas ! il vient de passer comment as-tu pu le louper ! ». J’ai de très grandes oreilles et j’entends tous les chuchotements.

En dépit de toutes les précautions que je prends pour ne pas attirer les regards, il me semble tout de même que je suis gênant. Ce n’est sans doute pas de ma faute. Les gens s’excusent de ne pas m’aimer. Ils sont souriants et désolés. Mais je les comprends. C’est vrai : dans le bus quand il est bondé, je ne peux jamais être debout, sous peine de me briser la nuque au moindre coup de frein ou de bousiller mon dos à force de me tenir toujours penché. Je fais partie de ces mauvais bougres qui ne cèdent jamais leur place aux vieillards et aux femmes enceintes. Alors, quand je dois aller d’un point à un autre, j’y vais à pied. C’est plus rapide. Au travail, les gens savent que ce n’est pas très agréable de m’embaucher. Au départ ils s’en donnent quand même la peine, par bonne conscience et parce qu’il y a des lois. J’ose croire aussi que j’ai quelques compétences. Mais rapidement les problèmes s’accumulent. Il faut tout remettre aux normes car je ne supporte pas les plafonds. Mon dernier employeur, Jean-Louis que j’aimais bien, fut obligé de refaire une pièce entière à ma hauteur pour que je puisse y travailler confortablement. Il l’a fait sans broncher, et même avec plaisir. Mais il a dû engager une équipe d’architectes et d’ouvriers et tout cela faisait des coûts. Je m’en suis voulu. Tout cela à cause de mes caprices. C’est malgré moi que je suis finalement devenu un homme de plein air, un homme solitaire.

Aujourd’hui, après avoir longtemps essayé toutes sortes de matelas et m’en être même fait offrir un sur mesure pour mon 30ème anniversaire, j’ai durablement renoncé à cet instrument de torture qu’est le lit et je passe toutes mes nuits à la belle étoile. L’hiver, c’est un peu rude. Mais j’aime voir le ciel qui n’est jamais tout à fait noir même quand il fait nuit et même en plein milieu de la nuit, à trois heures, à quatre heures, quand il est très épais mais que le réseau d’étoiles et les lueurs de la lune qui s’accrochent aux nuages donnent à cette voûte terrible une teinte bleutée. Aussi, j’aime le contact humide de l’herbe contre mon dos et les fleurs dont je sais qu’elles poussent très lentement, minute par minute, même si chaque mouvement lui-même est invisible. En silence, elles ne cessent de grandir. Moi aussi, je suis un peu comme cela. A chaque fois que le monde voudrait me faire rapetisser, j’augmente ma démesure. Peut-être qu’un jour je serai si grand que je devrai me pencher pour passer sous les ponts. Enfin ! Je rêve beaucoup. Pour l’instant, c’est sous eux que je dors. La société humaine est tolérante à l’égard des gens qui sont différents et elle sait leur attribuer à chacun une place bien à eux, même si leur tête ou leur âme transgresse la norme : il me semble que pour moi, celle-ci est ma place. D’ici, je vois la Seine qui file souterraine comme un serpent entre les différents âges de l’histoire des hommes gravés dans les seuls murs qu’ils ont faits assez larges pour respirer, de la Tour Saint-Jacques à la cathédrale Notre-Dame, puis s’envoler tel un corbeau vers l’horizon noir de l’inconnu. A l’aube, avant même que les gens sortent de chez eux avec le soleil, je m’achète une demi-douzaine de croissants beurrés à l’une des boulangeries du boulevard Saint-Michel, puis je le remonte jusqu’au Panthéon pour passer le bonjour à mes illustres frères, ces grands hommes dont je partage la taille mais à qui je ne ressemblerai jamais. Moi, je suis un géant qui n’a pas de nom. Une sommité inconnue. Un héros ordinaire, un empereur minuscule. Cela me donne froid la nuit mais je suis assez grand désormais pour me tenir compagnie.

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Texte : Ariane Mayer, Un géant très discret, 5 mars 2016

Skills

inadapté, monstre, rêve