Le trader

La pluie de mousson gifle par rafale les parois de verre de mon immeuble. En ce vendredi soir, La Nathan Road qui s’étire sous mes baies vitrées est totalement embouteillée. Quelques piétons courent entre les voitures sous l’orage pour rejoindre l’abri d’un bar branché. Il est 21h00 à Hong Kong et 9h00 à New York. J’allume mes trois écrans d’ordinateur, le Nasdaq vient d’ouvrir. Je sais qu’une longue nuit blanche m’attend. La nuit de la dernière chance. J’ai une nuit pour tenter de sauver ma peau.

Demain, je dois adresser à la Sanjay Corporation, mon principal client, le relevé des mouvements que j’ai fait sur son compte. Pour l’instant ce relevé n’est pas bon. J’avais interdiction de vendre ses actions à moins 25% de la cote moyenne sur les trois derniers mois. Je me suis aperçu ce matin que dans le feu de l’action, j’ai vendu 450.000 actions à moins 30. Perte sèche de deux millions de dollars. C’est une faute qui ne se pardonne pas dans le milieu. J’imagine déjà la réaction outrée de ma hiérarchie, mes affaires à prendre à la hâte au bureau sous l’œil du DRH, la Porsche à rendre au garage,…

J’ai une nuit pour tenter de redresser la barre.

On sonne, ce doit être Jeff qui m’apporte de quoi tenir éveillé toute la nuit sous la forme d’un sachet de poudre blanche.

Je m’installe devant les écrans qui projettent une lumière bleutée sur ma table de travail, la nuit peut commencer. J’ai adressé quelques mails à des correspondants aux US en laissant entendre que la Sanjay Corporation pourrait être l’objet d’une OPA montée par Black Oak International. Si les US mordent à l’hameçon, les cours peuvent s’emballer et je peux alors tenter d’effacer mes pertes. Evidemment rien n’est fondé et j’ai besoin d’une réaction incontrôlée du marché pour que ça passe, au moins pendant quelques heures, le temps que les opérateurs vérifient la qualité de l’information.

22H00. Les cours de la Sanjay Corporation remontent doucement. Il y a plus de mouvements que d’habitude mais pas suffisamment pour déclencher une réaction en chaîne à la hausse.

23H00. Il se passe visiblement quelque chose sur le marché US mais pas ce n’est pas la fièvre qui serait nécessaire à un véritable emballement. Je viens de terminer la première bouteille de scotch. Il faut que je garde les idées claires.

Minuit. La hausse commence à se stabiliser. Je tente le tout pour le tout. J’envoie des mails aux US laissant entendre que les autorités de tutelle souhaitent accélérer l’OPA. Ça va marcher, il faut que ça marche !

Une heure. La pluie ruisselle de plus en plus en plus fort sur les vitres de mon appartement et laisse de grandes trainées multicolores. Le sachet de poudre est bien entamé et j’ai de plus en plus de mal à fixer les écrans sur lesquels dansent des chiffres. La hausse est de 15%. Encore vingt points de plus et je peux tenter de tout vendre.

Deux heures. Je suis épuisé. Un détour par le frigo s’impose. Je mange un sandwich au fromage en arpentant la pièce les yeux rivés sur les écrans. Et les cours qui ne remontent pas…

Trois heures. Une vague d’angoisse me submerge. Les cours sont stabilisés et le marché commence à échanger des mails dans tous les sens sur le sujet de l’OPA. Je les parcours fébrilement un à un, cherchant vainement une bonne nouvelle. Mon leurre n’a pas fonctionné. C’est la fin.

Quatre heures. Je suis allongé sur la moquette, abruti par l’alcool, la poudre, le stress… Mes yeux sont hypnotisés par la pluie qui s’abat inlassablement en gouttes de lumière. Un kaléidoscope aquatique. C’est beau.

Peu importe ce qui se passera demain. Dans l’immédiat, je vais finir la deuxième bouteille.

Demain sera un autre jour.


 

Texte : Guy Calice, Le trader, 1er juin 2016

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