Les autres

Les portraits présentés sur cette page ne correspondent à aucun archétype particulier. Ce sont « les autres ».


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Dessin : Emmanuel Brière-Le Moan, sans titre, encre de Chine sur papier, 2014


Me voilà rendue dans la station service « Azur ». Je progresse lentement sur la flaque noire qui s’étend par terre. Dans le fond de la salle, un type s’excite à coups de pompes contre un distributeur de snacks, une bouteille de Kro à la main. Derrière son comptoir, le gérant quitte un instant le « Playboy » qu’il avait sous les yeux.

— Ne vous cassez pas la gueule, on a un problème de canalisation en ce moment.

J’attrape une boîte d’ampoules dans un des rayons, et m’approche de lui en sortant un billet de mon sac.

— Vous n’auriez pas le compte ? J’ai filé toute ma monnaie à mon jeune camarade pour qu’il se paye un Mars, c’était le seul moyen pour qu’il me foute la paix.

L’autre hurle :

— Ta putain de machine ! Elle m’a bouffé mon fric, j’vais la niquer !

— Tiens attrape ! lui dit le gérant en lui lançant un vieux Mars qui trainait dans son tiroir caisse.

L’autre se le prend dans la tête, et fait tomber sa bouteille de bière qui explose au sol.

— T’es vraiment qu’un sale connard, J.P ! s’écrie-t-il, mais le dénommé « J.P » l’ignore et poursuit avec moi.

— Sinon, vous pouvez toujours choisir un autre article pour aller jusqu’à vingt euros. Regardez ce sapin désodorisant par exemple, il aurait l’air chouette accroché à votre rétro, vous ne pensez pas ? Il existe plusieurs modèles…

Je l’observe en train de me présenter les différents parfums. C’est un homme d’une soixantaine d’années, les cheveux plaqués en arrière avec du gel bon marché. Il porte fièrement un T-shirt à l’effigie de Johnny Halliday par-dessus son bide bien gras. Son visage blafard et fatigué montre qu’il ne prend pas souvent le soleil, sans doute à cause de ses horaires de nuit. Je lui désigne le modèle « Brise d’automne ». Entretemps l’autre type a ramassé le Mars et s’est assis dans un coin.

C’était pas un Mars que je voulais, c’était un Snickers. Les Mars c’est trop sucré et ça fait mal aux dents.

Après un long moment d’hésitation, il finit par ouvrir son Mars et l’introduit lentement dans sa bouche en me dévisageant. Puis il crache tout d’un air dégoûté.

— Tire-toi, fous le camp, tu pues la défaite, j’ai pas besoin de toi ! J’veux pas de ringarde pour m’emmerder dans mon coin. Et tu ferais mieux de pas me faire cette gueule-là si tu veux pas que je te la défonce !

« J .P » me tend mon sac de marchandises.

— Faites pas attention à lui, il essaye toujours de faire le mariole. Je ne peux pas vraiment dire que c’est un ami, mais c’est la seule personne qui vient me rendre visite au milieu de ce trou à rats. Un de vos feux est mort ? Vous avez ce qu’il faut pour le démonter ?

Je hausse les épaules.

— Venez avec moi, on va voir ça ensemble. De toute façon j’avais besoin de changer d’air, mon cul n’a pas bougé de ce siège depuis au moins trois heures, ou trente ans, je ne sais plus trop à vrai dire.

Nous sortons. Vue de l’extérieur, la station semble particulièrement moche, située sous un vieux pont en béton où passent les voitures. Nous considérons un instant le paysage chaotique qui se dessine à la lumière des néons, composé essentiellement d’immeubles en chantier, de panneaux publicitaires et de routes désordonnées. Il sort ses outils et commence à démonter le phare.

— Je me demande bien ce qu’une jeune fille comme vous peut foutre dans le coin. Moi je ne conseillerais jamais à personne de s’arrêter ici, c’est tellement laid que ça me donne envie de chialer. Je veux dire, pas seulement le paysage, mais tout ce qui va avec : les gens, les bagnoles, la musique à la radio, ce job. Moi, si j’avais le choix, je me casserais le plus loin possible. Je traverserais les USA sur ma bécane, comme Johnny Hallyday l’avait fait en quatre-vingt dix avec ses potes. Sauf que moi j’irais seul, vous voyez, comme ça il n’y aurait personne pour me retenir. Je filerais droit sur la route, au milieu du désert, là où les gens ne savent pas ce que c’est que la pluie. Et lorsque j’arriverais en Californie, eh bien là je me poserais sur la plage, et j’attendrais la mort en sirotant tranquillement une bouteille de téquila. C’est comme ça que je voudrais crever.

Il lance la vieille ampoule usagée au loin, vers la route.

— Voilà, votre phare est réparé, vous pouvez repartir. Dites-moi, comment vous appelez-vous ?

— Mary. Ça s’écrit avec un « y ». Je reviendrai vous voir mon ami, je vous le promets.

Texte : Lanval Monrouzeau, Johnny and Mary, 28 mai 2014


Il entendit une balle passer à quelques centimètres de son oreille droite. Il roula par terre, dans la boue ocre de la travée qu’il avait lui-même creusée la veille avec son frère. Il se mit à l’abri derrière une carcasse de voiture encore fumante. Ahmed ! Ahmed ! Lui cria son père, depuis la fenêtre de la maison adjacente. Il eut l’impression qu’on lui avait mit la tête dans un sac plastique : il n’arrivait plus à respirer. Ses yeux brûlaient. Ses narines se contractaient nerveusement, pour tenter d’inspirer l’oxygène qui se raréfiait, pour tenter de survivre dans cet enfer. Il rampa vers la porte la plus proche, en crachant au sol des paquets de sang gélatineux et noir. Avant même qu’il n’eut le temps d’entrer dans ce qu’il restait d’une ancienne épicerie, un bruit insoutenable souleva la terre. Des cris féroces puis désespérés. Des pleurs. Ahmed se tourna vers la caméra, les yeux rouges et la main sur le cœur.

Un grognement las s’échappa du goitre flasque d’Amélie. Elle ne s’était pas vautrée devant la télévision pour assister à de telles horreurs. Après tout, elle n’était pas responsable de tout ce qui se passait sur la planète. Ce qu’elle voulait, c’était du rêve, du glamour, de l’évasion correctement scénarisée et pas du tout révolutionnaire. Elle saisit mollement la télécommande et, à l’aide de son gros index, rétro-pédala de quelques chaînes jusqu’à trouver son bonheur : une magnifique émission de téléréalité devant laquelle, Amélie en était persuadée, elle pourrait se sentir intelligente et en phase avec son temps. Elle admirait le style des jeunes gens qui participaient à ce genre de jeu : les femmes étaient toujours très grandes, minces, avec des seins merveilleusement siliconées et un don pour la blague qui la fascinait, tandis que les hommes arboraient souvent des tatouages en forme de cupcakes ou d’éléments météorologiques (soleils, nuages et coups de tonnerre) extrêmement séduisants et qui mettaient de surcroît parfaitement en valeur leur musculature de rêve. Amélie se laissa bercer par les cris stridents et les rires communicatifs qui émanaient de son poste de télévision et se rendormit dans le grand canapé en simili cuir beige qui encombrait les trois quarts de son salon.

Vers quatorze heures, ce ne fut pas le grondement d’une bombe syrienne qui réveilla Amélie, mais celui qui émanait de son estomac abandonné. Elle se leva à contrecœur et se traina jusqu’à son frigo. Elle hésita quelques secondes mais finit par choisir son plat favori : une pizza quatre fromages aux lardons. Elle avait pourtant entendu que le fromage n’était que de l’amidon gélifié et que le cochon en lamelles était certainement du poney ukrainien, mais elle ne voyait vraiment pas où était le problème. Du moment que la pizza continuait à régaler ses papilles et lui procurait l’énergie nécessaire pour tenir jusqu’au goûter, elle n’avait que faire de l’analyse moléculaire de ses composants. Elle était même impressionnée par les prouesses de la science agro-alimentaire qui lui permettait de se bâfrer pour seulement trois euros et vingt-huit centimes. Amélie regarda avec ravissement la pizza se couvrir d’un vernis huileux tandis qu’elle cuisait dans le micro-onde, avant de la saisir à pleines mains et de l’engloutir sans attendre qu’elle ne refroidisse.

Rentière de l’État et fière de l’être, Amélie était devenue en quelques mois une aristocrate des temps modernes. Depuis qu’elle s’était faite virer du Ministère de la Santé où elle exerçait depuis dix ans en tant que secrétaire de direction, elle avait découvert avec bonheur les joies de l’allocation chômage qui, couplée au petit pécule accumulée au fil des années, lui permettait de vivre confortablement en ne faisant strictement rien. Cette transition vers le « rien » ne fut toutefois pas aussi violente que l’on pourrait l’imaginer : Amélie n’avait jamais été un bourreau de travail. Elle maîtrisait à merveille l’art de déléguer, voire de reléguer à ses collègues tous les dossiers quelque peu épineux qui lui auraient demandé de travailler plus d’une heure d’affilé sans pouvoir guetter les bonnes affaires sur ventes-privées. Cependant, aux yeux de ses patrons successifs, elle demeurait une secrétaire modèle. Amélie prenait soin de ne jamais porter de jupes au-dessous du niveau des genoux et de hauts au-dessus du niveau des clavicules. Ce talent pour la géologie corporelle lui avait même permis de gravir les échelons du secrétariat, avant qu’une terrible restructuration du personnel ne mette un terme à cette ascension souvent à l’horizontale, mais parfaitement maîtrisée.

Texte N°2 : Auteur anonyme, Planaria, 2014


Skills

autre, glauque, méditation, mièvre, solitude