Le rebelle

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Avant de refermer la porte de son bureau, le CPE me fixa d’un air condescendant et proclama : « Ton pire ennemi c’est toi, Francis, n’oublie jamais ça ! ». Il me reprochait de m’habiller comme une gonzesse, de fumer dans les chiottes, de sécher les cours et je ne sais pas quoi encore. D’après lui mes parents, les profs et la société entière se faisaient gravement du souci pour moi : il fallait que je change d’attitude ou bien mon avenir serait « compromis ». Mais moi, je m’en battais les couilles de mon avenir. Ce qui comptait, c’était la seconde d’après, celle que l’on vit avant même d’avoir prononcé son nom.

Dans les couloirs du lycée, une lueur ambrée s’échappait des fenêtres. Les rayons du soleil transperçaient les carreaux jaunis par le temps et faisaient joyeusement danser autour d’eux des millions de particules de poussière. J’avançais droit devant moi, le corps et l’esprit réchauffés par cette caresse de l’univers. L’été s’annonçait, et bientôt les murs imaginaires des salles de classe seraient éclipsés par une profusion de lumière et de vent iodé. Il n’était pas question que je retourne en classe aujourd’hui. On pouvait facilement accéder au toit du bâtiment en passant par la fenêtre des toilettes du dernier étage, là-haut je pourrais tranquillement fumer le shit que je cachais dans une de mes chaussettes.

Une fois monté, j’aperçus les troisièmes B qui faisaient le tour de la cour en pas chassés pour faire plaisir au prof de sport. Ils avaient vraiment tous l’air d’une bande de guignols, sauf peut-être Daniel qui ne ressemblait à personne d’autre. Plus je le regardais, plus j’avais l’impression qu’une partie du monde tournait en spirale autour de lui. Un jour peut-être que j’aurais le courage d’aller le voir et de lui dire : « Mec, allons boire un verre toi et moi ! ».

À chaque instant je pouvais contempler mon propre vertige, c’était fou ! Le ciel était était tellement beau que j’avais envie de plonger dedans, comme dans une piscine olympique sans fond. Rien ne m’intéressait plus dans cette vie que l’infini. L’infini ne se souciait pas de votre avenir, il vous enveloppait à chaque instant et pour toujours. Cette idée me faisait bien marrer, c’était le moment ou jamais de m’allumer ce foutu joint !

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Texte : Lanval Monrouzeau, Spirale mystique, 2015

Voix : Simon Weil, août 2016

Phototgraphie : Nadja Tatar, Lonely boy, 29 juin 2012 (CC BY 2.0)

 


 

 

Vivien arrive au taf.

En retard. Pas que ça change beaucoup de d’habitude, mais quand même, ça le fait un peu chier. Il se souvient d’une époque où il en aurait rien eu à foutre. Mais cette époque est révolue depuis longtemps, bien qu’il en ait gardé une ou deux habitudes.

Ah ! Le lointain souvenir des années lycée, son long manteau kaki de punk à chien sur le dos et ses clopes roulées à l’avance qui traînaient au fond de ses poches. Et ces années post-scolaires, quasi pré-emploi, où il avait monté un groupe avec ses potes. Un pur son « garage », comme ils aimaient. Merde ! C’est vrai que ça déchirait. Ils étaient passé à côté du succès à cause d’une connerie. Vrai de vrai ! La peur du succès, le refus de se taper des centaines de kilomètres pour une heure et demie de concert. Répète. Encore des centaines de kilomètres pour atteindre la date suivante. Argent facile, filles et coke. Mais bizarrement, tout ça, ça le bottait pas le Vivien. Lui il s’était senti rebelle toute sa vie et il l’était tellement (rebelle) que même vivre vraiment en rockeur, ça le faisait chier. Et il voulait se rebeller contre tout ça.

Du coup il s’était trouvé un job peinard, une jolie gonzesse à qui il avait fait deux mioches et vivait comme ça depuis, heureux et presque sans regrets. De temps à autres, il lui arrive encore de pousser un coup de gueule, de râler avec sa roulée au bec, qu’il fume à l’intérieur malgré l’interdiction. Mais pas trop loin de la porte, sait-on jamais, le boss pourrait passer dans le coin.

Mais la plupart du temps, il se tient à carreau, fait son boulot. Et il le fait bien, si possible, parce qu’il a beau encore fumer un joint de temps en temps en ressassant ses vieux souvenirs, au fond, il aime bien les choses carrées. En ce moment, crise de la quarantaine oblige, il veut se faire tatouer la couv’ d’un album de son groupe préféré, un obscur reliquat rock alternatif des 80’s. Parce qu’un rebelle ça doit avoir au moins un tatouage, surtout si c’est un rockeur. Et puis ça lui permettra de briller en société, histoire de choper une ou deux nanas dans les concerts, quand il laisse sa femme à la maison.

Un rebelle, j’vous dit ! Qui a juste un peu vieilli…

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Texte : Julien Razer, Quarante ans, toujours rebelle. Enfin un peu., 2015


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Peinture : Laurence R.


Qu’est-ce que j’ai à te dire, hum ? C’est ça que tu me demandes ? Moi, je suis une chanson de punk. Peu importe laquelle, je suis une chanson de punk, son substrat, son essence, je suis le cœur même de la chanson-de-punkitude. Et je n’ai rien à te dire. Au plus : je m’en fous, je ne te connais pas, tu fais partie des autres, ceux que je ne comprends pas, ceux dont je veux réveiller la conscience. Et je n’ai aucun message à te délivrer, sinon que tu as un corps, des yeux, des mains et qu’il faut t’en servir. Et si je n’ai rien à te « dire » par contre c’est sûr que j’ai quelque chose à te faire. Qu’est-ce que je pourrais bien avoir à te faire, hum ? Moi qui ne suis qu’un accord arraché, une onde sonore qui vibre toute minuscule, un coup de griffe porté sur l’agonie de ta guitare, sur l’agonie de toutes les guitares du monde, la saturation apocalyptique du dernier jour qui sera toujours le premier…

Tu vis en ville. Les punks tu n’en as rien à faire : tu les vois amassés sur le trottoir de quartiers pré-bobos en groupes comme des moutons qui se ressemblent, avec leur chien, leur cul de roulée qui pue, leur cadavre de septième ciel à la picole pas chère et leurs bermudas écossais, comme des clodos en fait, des clodos qui gémissent et qui t’ennuient. Tu as appris à les éviter du regard et à ne même plus les voir par habitude, par ignorance, pareils à ces taches de graisse sur le mur qui ont fini par se fondre dans le décor. Ils te gâchent la vue, comme les pigeons à la patte cassée sur les gargouilles de la cathédrale Notre-Dame, ils te font de la peine. Mais je ne suis pas un punk. Je suis une chanson de punk. Je suis tout ce qu’ils ont à exorciser, le souffle court, l’âme enragée, le moment où vivre les tue et où la presque-mort du quotidien sempiternel les fait vivre. Je ne suis pas eux, mais un être autonome qui chante identiquement pour tous, je suis ce qui s’en libère, ce qui s’en est libéré. Et là il faut croire que vous partagez toi et eux – tout le monde se tutoie chez ceux qui ignorent l’autorité, tutoie pour aimer, tutoie pour combattre – vous partagez quelque chose comme une commune condition humaine, le socle de tout homme, la vérité nue de l’homme quand il n’y a plus rien pour le protéger. Vous partagez ces émotions poussées à la saturation, à l’extase, ces nerfs à vif de l’existence, du rythme et du temps distendus vers nulle part, vous partagez l’effervescence de vivre et de crier quand les mots se dérobent, vous partagez la solidarité qui reste, la fratrie qui rugit quand il n’y a plus de branche pour s’accrocher. Vous partagez l’angoisse d’être tout, de pouvoir être tout, de n’être rien. Vous partagez votre condition animale, votre réalité sauvage que vous avez tant appris à ignorer quand vous preniez un petit-déjeuner quatre-étoiles dans un hôtel aseptisé, avec le croissant chaud et la confiture qui dégouline de civilisation et qui revient là maintenant, maintenant que vous êtes partis dans un bouis-bouis dans le cul de l’Inde et que vous découvrez sans voile, grandeur nature, l’indomptable serpent de vos intestins. Et cette vie en ville même, elle t’a appris à tout oublier. Tu n’as besoin de rien. Tu es un pion parmi les pions et on t’autorise à voter. A avancer peu à peu de case en case vers la destination qui fait mourir et c’est ce qu’ils appellent l’ascenseur social, le sablier qui te rendra vieux, la marche des saisons. Tu as tout oublié. Au cri de naissance que tu as poussé en quittant le ventre de ta maman pour être projeté sans crier gare dans ce monstre étrange de monde, la vie a fait succéder un lent désenchantement, parfois heureux, pimenté de petits refrains de rupture et de couplets nouveaux, une routine en trois temps avec les cases assignées à chacun, métro, boulot, dodo selon le plan urbain des villes d’occident, c’est ça la vie qu’on t’a appris à aimer. L’espèce de vie parce qu’il faut bien se consoler. C’est pas si mal, après tout, le succès, l’espoir du succès, on va s’y faire, on va se battre, on va s’y faire. Etre tout comme les autres parce qu’il ne faut pas déranger. Mais qui sont les autres ? Mourraient-ils pour toi ? Attendent-ils eux aussi le gong fatal qui déclarera enfin que tout est maussade, qu’autre chose est possible, qu’on inventera nos propres rêves ?

C’est ça que je veux te faire. Un réveil. Un sursaut. Tu vois ce frisson ultime qui parcourt l’aventurier quand il part explorer un recoin de la banquise ou du désert saharien où personne n’a jamais mis les pieds ? C’est ça que je veux te faire. Une euphorie, soudaine, immédiate, inutile, une euphorie qui te fasse sentir intensément ta peau au moment où ta conscience immense d’être civilisé n’en devient qu’un pore aux yeux ouverts. Mes accords sautent, ils tressautent, ils vont plus vite que la nuit qui se couche en jour qui se couche en nuit à l’échelle des milliards d’années-lumière de l’univers, mes accords qui sont toujours les mêmes et qui s’excitent comme un escalier qui monte en flèche vers l’azur que tu ne connaîtras jamais. Je veux te faire vivre. Juste un moment, là, pour la chanson. Après tu fais ce que tu veux et tu te pends si ça te chante, ce n’est plus mon domaine. Mon royaume à moi, là où je légifère, c’est maintenant, l’unique maintenant de l’urgence, cet instant de transe où la magie de mon rituel brutal fait son charme et où tout se confond et le ciel et les étoiles, et ton âme la plus lointaine et la fourmi de détail que tu vois se noyer dans ton verre, et la verdure infinie des prairies où tu t’es couché dans l’enfance pour attendre le prince ou la princesse charmante qui te délivrera de tout et la pulsion primaire de ton cœur qui cogne au marteau de ma batterie infernale, ce moment où tu ne devient qu’un et où ta profonde révolte contre tout te met en osmose avec l’univers. C’est l’amour à corps perdu, l’amour, l’amour, l’amour d’être ici immédiatement pour rien, et on s’en balance si demain m’ôte à moi-même, et on en danse : que tout disparaisse, crépuscule, espoirs caressés depuis l’âge de raison, je suis, j’existe, tout à coup, irrémédiable. C’est ça que je veux te faire. Le cogito de Descartes mais qui passe par le sang, la folie de Freud et les arabesques les plus hypnotiques de mon grand-oncle psychédélique qui prenait conscience de lui dans le feu de la marijuana, les Tarahumaras d’Artaud, la transe chamanique, le moi-ici-maintenant et qu’importe l’angoisse de la perte et l’ambition du reste : et oui, tu danseras ta vie ! En sautant sur place comme un adolescent de quinze ans qui est devenu grand tout en gardant le zèle de sa fièvre, en faisant tout trembler, en révélant la fumée qui s’évade des masques les plus sévères, en m’écoutant, en me devenant. Mais juste pour cet instant ; après cela, ne t’inquiète pas, l’onde sublime de mes incantations tribales s’estompera et tu redeviendras un gamin comme les autres dans un monde de vieux.

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Texte : Ariane Mayer, La chanson de Punk, octobre 2016


Colloque Punk is not Dead à la Philharmonie de Paris – 26 novembre 2016

 

 

1 – Présentation de Diane Curtis : une création artistique participative inspirée par le punk – Lanval Monrouzeau

2 – La chanson de Punk

Texte : Ariane Mayer

Interprétation : Jean-Luc Chapalain-Moroni

Musique : Leo Dieleman

Enregistrement et mixage : Laurent Della Massa

Coordination : Lanval Monrouzeau

 


Parfois j’essaye de faire des trucs
Et ça marche pas comme j’voudrais
Et j’me sens très frustré
Genre, j’essaye vraiment dur
Je prends mon temps
Et ça ne marche pas comme je voudrais
Genre, je me concentre à fond mais ça ne marche pas
Et tout ce que je fais, tout ce que j’essaye ne donne rien
Genre, j’ai besoin de temps pour comprendre ces truc
Et Il y a toujours quelqu’un pour me sortir : “Hé, Mike,
Tu sais, on a remarqué
Que t’as eu pas mal de soucis ces derniers temps
Tu vois, tu devrais, peut-être, faire un break
Peut-être que tu devrais en parler, tu te sentirais vachement mieux”
Et je fais : “Non, c’est bon, tu sais je vais me débrouiller
Laisse moi juste tranquille je vais me débrouiller
Tu sais je vais trouver la solution tout seul”
Et ils font, “Eh bien tu sais si tu veux en parler
Je serai là tu sais et tu te sentirais probablement bien mieux si t’en parlais
Alors pourquoi t’en parles pas ?”
Je fais : “Non, J’ai pas envie, ça va, j’vais me débrouiller”
Et ils continuent de m’emmerder et ils continuent de m’emmerder
Et ça commence à me ronger de l’intérieur :
“On va te placer en institut
Tu sortiras lobotomisé, les yeux injectés de sang
T’auras pas ton mot à dire
Ils te laveront le cerveau jusqu’à ce que t’adhère à leur vision des choses »

J’suis pas dingue, institution
C’est toi qu’est dingue, institution
Tu m’rends dingue, institution
Ils m’ont coincé dans un institut spécialisé
En disant que c’était la seule solution
Pour m’apporter l’aide professionnelle nécessaire
Pour me protéger d’un ennemi, moi-même

J’étais dans ma chambre, juste en train de fixer le mur
Je réfléchissais à plein de truc
Et une fois de plus, je me suis arrêté de penser
Là ma mère est entrée, je ne m’en étais même pas aperçu
Elle m’a appelé et je n’ai même pas entendu
Elle a commencé à crier, “Mike, Mike !”
Et j’ai fait : “Quoi, qu’est-ce qu’il y a ?”
Elle a fait : “C’est quoi ton problème ?”
J’ai fait : “Y’a pas de problème, maman”
Elle a fait : “Ne dis pas ça, t’as pris de la drogue !”
J’ai fait : “Non, maman, j’ai pas pris de drogue, je vais bien.
Je me disais juste, tu vois, pourquoi tu m’apportes pas un Pepsi ?”
Elle a fait : “Non, tas pris de la drogue ! “
J’ai fait : “Maman, je vais bien, je suis juste en train de réfléchir”
Elle a fait, “Non t’es pas en train de réfléchir, t’es drogué !
Les gens normaux n’agissent pas comme ça !”
J’ai fait : “Maman apporte moi juste un Pepsi s’il te plaît !”
Tout ce que je voulais c’était un Pepsi et elle ne voulait pas me l’apporter !
Tout ce que je voulais c’était un Pepsi, juste un Pepsi !
Et elle ne me voulais pas me l’apporter, juste un Pepsi !
Ils vous donnent une chemise blanche à manches longues
Attachées dans votre dos, vous êtes traité comme un voleur
Ils vous droguent juste parce qu’ils sont feignants
C’est trop de boulot d’aider un dingue

J’suis pas dingue, institution
C’est toi qu’est dingue, institution
Tu m’rends dingue, institution
Ils m’ont coincé dans un institut spécialisé
En disant que c’était la seule solution
Pour m’apporter l’aide professionnelle nécessaire
Pour me protéger d’un ennemi, moi-même

J’étais assis dans ma chambre et mon père et ma mère sont entrés
Ils ont attrapé des chaises et se sont assis en faisant :
“Mike on a besoin de te parler”
J’ai fait “Ok, qu’est-ce qu’il y a ?”
Ils m’ont fait : “Moi et ta mère avons remarqué
Que t’as eu pas mal de soucis ces derniers temps
Tu t’agites sans raison
Tu vas blesser quelqu’un
On a peur que tu te blesses
Donc on a décidé que ce serait dans ton intérêt
Si on te plaçait quelque part
Où tu pourrais recevoir l’aide dont tu as besoin”
Et j’ai fait : “Attendez, de quoi vous parlez ? On a décidé ?
Dans mon intérêt ? Comment vous pouvez savoir ce qu’est mon intérêt ?
Comment vous pouvez dire ce qu’est mon intérêt ?
Qu’est-ce que vous essayez de dire ? Que j’suis dingue ?
Quand j’suis allé dans vos écoles, dans vos églises
Vos institutions éducatives
Alors comment vous pouvez dire que j’suis dingue ?
Ils ont dit qu’ils réparaient mon cerveau
Qu’ils soulageraient ma souffrance et ma peine
Mais d’ici qu’ils réparent ma tête
Mentalement, Je serai mort

J’suis pas dingue, institution
C’est toi qu’est dingue, institution
Tu m’rends dingue, institution
Ils m’ont coincé dans un institut spécialisé
En disant que c’était la seule solution
Pour m’apporter l’aide professionnelle nécessaire
Pour me protéger d’un ennemi, moi-même

C’est pas grave, je me ferai sans doute renverser par une bagnole de toute façon

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Texte original (en anglais) : Mike Muir et Louichi Mayorga (Suicidal Tendencies), Institutionalized, Suicidal Tendencies, 1983, Frontier, USA

Traduction et adaptation en français : Lanval Monrouzeau, 2017

Skills

adolescence, mystique, punk